Allemagne

A la fin du XIXe siècle se tient un congrès de l’organisation sioniste consacré au problème de la langue du futur État juif. Le débat est houleux avant de procéder au vote au cours duquel la langue hébraïque ne l’emporte que de quelques voix sur l’allemand. Aussi absurde que cela puisse paraître, il s’en est fallu de peu que la langue de Goethe ne soit parlée officiellement en Israël.

Entre la fin du XIXe siècle et l’époque actuelle, il existe bel et bien un « avant » et un « après». Entre les deux, ce que les juifs nomment la Shoah et les Allemands l’Holocauste. Pourquoi cette tragédie a-t-elle été conçue, planifiée et mise en œuvre en Allemagne précisément, dans ce pays de haute civilisation, patrie « des poètes et des penseurs»?

Nahum Goldmann
Nahum Goldmann

L’Allemagne plus encore que la France – rendue suspecte par l’affaire Dreyfus – sert de refuge entre 1870 et 1914 à bon nombre de juifs chassés de Russie, de Pologne ou d’Ukraine par la misère et les pogroms qui ensanglantent régulièrement les shtetlekh. Nahum Goldman – père fondateur du Congrès juif mondial –, né en Russie en 1885, arrivé à l’âge de cinq ans à Francfort-sur-le-Main, explique dans ses mémoires qu’il fut naturel pour lui, juif et sioniste, d’entrer dans les services de propagande de la diplomatie de Guillaume II. À cette époque, estimait-il, « la grande puissance antisémite était la Russie tsariste, et la victoire de l’Allemagne me paraissait une bonne chose pour l’émancipation des juifs de l’Est opprimés de Pologne, de Lituanie et autres territoires soumis à l’arbitraire de l’administration russe ». Un demi-siècle plus tard, le même Nahum Goldman négocie avec le chancelier Konrad Adenauer le montant des réparations que l’Allemagne en ruine s’engage à payer aux survivants du génocide hitlérien et au tout jeune État d’Israël… La synagogue de Worms dans le Palatinat – l’une des plus anciennes d’Europe, fondée en 1034 et construite par les mêmes architectes et compagnons que la cathédrale romane de la ville – pourrait symboliser à elle seule l’histoire de l’Allemagne et de ses juifs. Sept fois détruite et rebâtie, elle est dynamitée et rasée lors de la Nuit de cristal du 9 novembre 1938, déchaînement de la violence antisémite hitlérienne. Reconstruite après guerre, elle sert aujourd’hui de lieu de culte pour les militaires juifs de la base américaine voisine, car il n’y a plus suffisamment de juifs à Worms pour constituer un minyan.

Comme dans toute l’Europe chrétienne, les juifs d’Allemagne, qui ont toujours vu dans ce pays l’Ashkenaz (Genèse 10) – d’où le nom générique d’ashkénazes donné aux juifs d’Europe centrale et orientale –, ont connu une alternance de périodes de tolérance, de cohabitation plus ou moins harmonieuse avec les chrétiens, voire de prospérité relative, et de périodes d’oppression,

Synagogue de Worms
Synagogue de Worms

de persécution et d’expulsion.

L’arrivée des premiers juifs en Allemagne a fait l’objet de plusieurs récits légendaires. Leo Trepp, rabbin honoraire de Mayence et auteur d’une Histoire des juifs allemands note avec sagesse que « la légende ne peut certes pas remplacer l’Histoire, mais elle ne peut pas être en contradiction totale avec elle, sous peine d’être rejetée. Pour ce qui nous concerne, cela signifie que l’on croit fermement à un établissement très ancien des juifs en Allemagne ».

 

Origines et légendes

La présence juive à Worms remonterait selon certains récits à la première destruction du Temple de Jérusalem, en 587 avant Jésus-Christ, et à leur refus de répondre à l’appel du prophète Ezra de retourner sur leur terre à la fin de l’exil babylonien. D’autres indiquent que les premiers juifs seraient arrivés au bord du Rhin avec Marcellinus, un officier romain qui participa à la conquête de Jérusalem en l’an 70 de notre ère. C’est ainsi qu’au Moyen Âge, la famille von Dalberg prétendait descendre en droite ligne de ce Marcellinus et revendiquait du même coup le droit de protéger les juifs de la cité et de recevoir les confortables revenus que ce privilège lui octroyait…

La première mention écrite signalant leur présence sur le territoire allemand actuel figure dans un édit de l’empereur Constantin, daté de l’an 321, qui enjoint les juifs de Cologne (Colonia Agrippina) d’envoyer « deux ou trois membres» de leur communauté à la curie (gouvernement) de la cité. Ce « privilège » n’en est pas vraiment un: les décurions sont responsables de la collecte de l’impôt pour Rome et doivent bien souvent payer de leurs deniers les sommes exigées par l’empereur, lorsque la population est trop misérable ou trop rebelle pour être taxée. Cet édit indique que, dès cette époque, les membres des communautés juives rhénanes ont acquis une certaine aisance.

Cette situation perdure après la chute de l’Empire romain, et les nouveaux maîtres du pays, les seigneurs et les évêques issus des peuplades germaniques, entretiennent des rapports cordiaux avec les juifs. Cela ne va pas sans quelques tensions avec la papauté, qui voit dans le judaïsme un rival de la chrétienté. L’empereur, revendiquant l’héritage de ses prédécesseurs romains, se considère comme le protecteur des juifs et le garant d’une prospérité sur laquelle il prélève sa dîme. Cette situation irrite une partie du clergé. Agobard, évêque de Lyon au IXe siècle, se plaint amèrement que les juifs aient acquis dans son diocèse trop d’influence sous la protection impériale: la noblesse recherche plutôt la bénédiction des rabbins que celle de l’évêque, et les commerçants juifs sont parvenus à faire déplacer le marché hebdomadaire du samedi au dimanche.

Dans les villes, les juifs se heurtent de plus à l’hostilité des artisans chrétiens organisés en corporations. Exclus de la plupart d’entre elles, ils se consacrent au commerce, notamment avec l’Orient musulman, profitant de leurs relations avec les communautés juives installées dans ces régions. La rareté du numéraire en Occident et l’interdiction qui frappe les chrétiens de pratiquer le prêt avec intérêt poussent les juifs vers cette activité. Au cours du XIe siècle, les communautés juives de Spire, Mayence et Worms, fort prospères, entretiennent d’excellents rapports avec les autorités locales, notamment ecclésiastiques. Ainsi, en 1096, l’archevêque de Spire invite-t-il les juifs persécutés à s’installer dans sa ville, car leur présence, affirme-t-il, « augmente considérablement le prestige de la cité ». La vie religieuse et culturelle de ces communautés est florissante: de nombreuses synagogues sont édifiées; des « sages» comme Gershom ben Yehuda, ou Salomon ben Isaac, plus connu sous le nom de Rachi, s’y installent pour dispenser un enseignement religieux et juridique qui fait encore autorité aujourd’hui.

Le début des croisades, en 1096, puis le durcissement de l’Église vis-à-vis des juifs lors des troisième et quatrième conciles de Latran (1179 et 1215) mettent fin à cette cohabitation paisible. Dans le sillage des premiers croisés, des bandes de fanatiques religieux, de paysans sans terre et d’aventuriers en route vers Jérusalem se « font la main» sur les non-chrétiens rencontrés sur leur chemin. En dépit des avertissements dispensés par les juifs de France qui ont déjà subi les assauts meurtriers de ces bandes armées, notamment à Rouen, les responsables des communautés rhénanes estiment que la protection des princes et des évêques constitue un bouclier suffisant. C’est le cas à Spire où les juifs et les troupes de l’évêque Johannes Ier parviennent à repousser les as- saillants. À Worms et à Mayence en revanche, les autorités et la population ne s’opposent pas à ces massacres.

Pourchassés ou enfermés dans des ghettos par suite de discriminations de plus en plus sévères imposées par le pape, les juifs allemands n’échappent pas au destin de leurs coreligionnaires de l’Europe chrétienne dans son ensemble. Des accusations de meurtre rituel provoquent à intervalles réguliers des pogroms et des expulsions qui soldent de façon opportune les dettes contractées par les chrétiens auprès des prêteurs juifs. Ces persécutions conduisent de nombreux juifs allemands à partir vers la Pologne, les souverains de ce pays étant disposés à les accueillir pour bénéficier de leurs talents commerciaux et financiers. Ainsi le yiddish, ce mélange de dialecte moyen haut-allemand et de tournures hébraïques, se maintiendra en Europe de l’Est jusqu’à la disparition de ces communautés, victimes de la Shoah.

La chronique des communautés juives, de l’Empire jusqu’à la fin des guerres de Religion, est une alternance de périodes de relative tolérance dans cet ensemble morcelé et disparate, où des princes locaux se déclarent « protecteurs des juifs» essentiellement par intérêt, et de périodes de violences antijuives, comme celles perpétrées en 1298 par les hordes du chevalier Rindfleisch, qui anéantissent en l’espace de six mois 140 communautés juives en Franconie et en Saxe.

Les bouleversements provoqués dans l’Empire par le mouvement de réforme religieuse conduit par Martin Luther ne contribuent pas à améliorer le sort des juifs. Luther a d’abord espéré les convertir en manifestant à leur égard douceur et compréhension. Il s’élève ainsi, en 1523, contre les mauvais traitements infligés aux juifs et note que « si les apôtres, qui étaient des juifs, s’étaient comportés de la sorte avec nous autres païens, aucun d’entre nous ne serait devenu chrétien […]». Vingt ans plus tard, Luther, profondément déçu par le peu d’empressement des juifs à le rejoindre dans la foi réformée, laisse libre cours à sa haine antijuive.

A propos des juifs et de leurs mensonges : la réforme et les juifs

Dans cet écrit tristement célèbre, Luther invite à une « dure compassion» envers les juifs; « brûler leurs écoles et leurs synagogues […], détruire leurs maisons et leur faire comprendre que, comme les Tziganes, ils ne sont pas chez eux dans ce pays […], détruire tous leurs livres, [interdire] à leurs rabbins d’enseigner leurs hérésies, et enfin que l’on suive l’exemple de bon sens des autres nations, comme la France, l’Espagne et la Bohème qui les ont exclus à jamais de leur territoire». Ces imprécations justifient pendant quatre siècles en Allemagne un antisémitisme populaire, en dépit des efforts de nombreux théologiens et pasteurs protestants pour se distancier de ce « dérapage» du grand réformateur.

Dans cette situation précaire, les communautés juives allemandes doivent souvent leur salut et leur survie à l’existence et l’habileté des « juifs de cour», dont les princes allemands, toujours par manque d’argent, ont besoin pour assurer leur train de vie et financer leurs expéditions militaires. C’est ainsi que Samuel Oppenheimer rassemble les moyens nécessaires à la défense de Vienne contre les Turcs, et que Joseph Süsskind Oppenheimer, dit « le juif Süss» (1692-1738), devient le principal conseiller du duc Charles Alexandre de Wurtemberg. Cette faveur des princes permet à ces juifs de cour d’obtenir des protections pour leurs coreligionnaires, souvent remises en cause lors des successions dynastiques. À la fin du XVIIe siècle, environ 60000 juifs vivent dans l’Empire, qui compte quelque 40 millions d’habitants. La communauté la plus importante est installée à Francfort (3000 membres).

L’émancipation des juifs allemands et leur sortie des ghettos demandent un long processus, amorcé à la fin du XVIIe siècle et qui atteint son apogée après 1871, sous Guillaume Ier. L’émergence des idées de l’Aufklärung, l’équivalent allemand des Lumières françaises, contribue à la sécularisation des communautés juives, en dépit de la restriction de leurs droits civiques, qui demeure la règle dans la plupart des États allemands. Sous Frédéric-Guillaume Ier et, surtout, Frédéric II le Grand, la Prusse accueille de riches familles expulsées d’Autriche, de la même façon qu’elle a ouvert ses portes aux huguenots français chassés de leur pays après la révocation de l’édit de Nantes.

Moses Mendelssohn
Moses Mendelssohn

C’est à Berlin qu’émerge une grande figure du judaïsme allemand, Moses Mendelssohn (1729- 1786), l’initiateur de la Haskalah, mouvement d’inscription de la foi juive dans son époque, de sortie de l’isolement et du confinement dans les ghettos réels et spirituels. Négligeant les critiques des rabbins orthodoxes, il traduit en allemand la Torah et incite les juifs à utiliser cette langue dans leurs échanges intellectuels avec les savants des autres religions, afin de dissiper les malentendus véhiculés dans les caricatures du judaïsme et diffusés dans les écrits polémiques judéophobes. Ce courant de pensée ouvre la voie à la sécularisation croissante des juifs allemands, qui se manifeste souvent par une conversion au christianisme, « ticket d’entrée» obligé de la classe dominante.

La victoire des armées de la République française, puis de l’Empire napoléonien, apporte l’émancipation légale des juifs d’Allemagne, en introduisant dans les territoires soumis le statut personnel et collectif des juifs établi en France par les lois de 1791 puis de 1807. Dans la Prusse vaincue, le chancelier Hardenberg, qui prépare la revanche, juge opportun de se rallier les juifs en leur accordant, en 1812, la pleine citoyenneté. En retour, la grande majorité des juifs allemands font montre d’un patriotisme exalté lors des « guerres de libération» de 1813-1815.

Heine et Marx : deux juifs Rhénans convertis

Heinrich Heine (1797-1856), né à Düsseldorf, et Karl Marx (1818-1883), né à Trèves, sont les deux représentants les plus éminents de cette vague de conversion au christianisme plus ou moins sincère, de membres de la bourgeoisie juive, pour qui le baptême constituait le « ticket d’entrée » dans la bonne société. Leur attitude vis-à-vis de la religion de leurs pères est, cependant, à l’opposé l’une de l’autre. Pour Heine, la conversion ne changeait rien. C’est en français que le grand poète allemand s’en expliqua: « On ne change pas de religion. On en quitte une que l’on n’a plus, pour une autre que l’on n’aura jamais. Je suis baptisé, mais je ne suis pas converti.» Marx, en revanche, baptisé à l’âge de six ans, pensait en ces termes: « Les fondements terrestres du judaïsme qui conditionnent sa vie ici-bas, c’est l’égoïsme. Sa religion, c’est le colportage et son Dieu l’argent.»
La maison natale de Heine à Düsseldorf et celle de Marx à Trèves ont été transformées en musée.

 

En dépit de la persistance d’un antisémitisme de la population, toutes classes confondues, la loyauté des juifs à l’égard de la patrie allemande est sans faille jusqu’à ce qu’il devienne évident, avec l’arrivée de Hitler au pouvoir, que cette symbiose judéo-allemande est promise à une issue tragique.

En 1871, l’Allemagne compte 512153 juifs (1,25 % de la population); en 1933, ils sont encore 502773 (0,76 %) et représentent la troisième communauté juive d’Europe, après la Pologne et la Russie. Leur poids économique, intellectuel et culturel, dans la société allemande est sans rapport avec leur importance démographique. Figurent dans leurs rangs de grands banquiers, tels les Rothschild, Warburg, Bleichröder, etc., des industriels comme le chimiste Heinrich Caro, cofondateur d’IGFarben, des armateurs comme Alfred Ballin, président de HAPAG, la plus importante compagnie maritime allemande, des fondateurs de

Une synagogue détruite pendant la Nuit de cristal
Une synagogue détruite pendant la Nuit de cristal

grands magasins (Hermann Tietze, Wertheim), dont les enseignes sont toujours présentes dans les villes allemandes. Ils apportent également leur contribution à la science et à la culture: Albert Einstein, Robert Oppenheimer, Hermann Cohen, Hannah Harendt, Alfred Döblin, Lion Feucht- wanger, Arnold Schönberg, Max Reinhardt, Fritz Lang, Billy Wilder… Tous, parmi beaucoup d’autres, sont issus de ce monde juif allemand dont l’esprit se perpétue en d’autres lieux, porté par ceux qui eurent la chance d’échapper à l’entreprise exterminatrice hitlérienne.

La politique systématique d’abolition des droits civiques et économiques, d’expulsions, puis d’extermination des juifs dans les territoires conquis par les nazis, marque la fin d’un monde, déplaçant le centre de la vie juive mondiale vers Israël et les États-Unis.

1938, l’année terrible

1er janvier: les juifs sont exclus de la Croix-Rouge.
25 juillet : les médecins juifs ne sont plus autorisés à exercer.
17 août: les juifs sont contraints d’ajouter le prénom « Israël» ou « Sara» à leur état civil.
27 septembre: les avocats juifs sont « interdits professionnels».
8 octobre: les passeports des juifs doivent être pourvus du tampon « J».
8 et 10 novembre: la Nuit de cristal. À l’instigation de la Gestapo, des bandes armées saccagent les synagogues, les institutions et les boutiques juives.
15 novembre: les enfants juifs sont exclus des écoles communales.
3 décembre: il est interdit aux juifs de fréquenter les cinémas, les théâtres, les musées et les manifestations sportives. Les permis de conduire des juifs sont annulés.
8 décembre : les juifs sont exclus des universités.

Aujourd’hui, la communauté juive d’Allemagne compte quelque 100000 membres. Longtemps constituée par ceux qui avaient survécu aux camps et qui n’avaient nulle part où aller, et ceux qui s’étaient exilés mais étaient revenus par nostalgie, elle a vu ses effectifs croître brusquement avec l’ar- rivée de ressortissants des anciens pays communistes. En les accueillant, l’Allemagne nouvelle et réunifiée souhaite signifier qu’elle assume pleinement ses responsabilités historiques. Ce même souci a poussé les autorités du pays à préserver ce qui restait du patrimoine juif après les destructions perpétrées par les nazis. D’ailleurs, l’Allemagne est, paradoxalement, le pays d’Europe où l’on trouve le plus grand nombre de lieux de mémoire juifs, sauvegardés à l’initiative des autorités dans les grandes villes, et grâce à l’action de personnes ou d’associations voulant lutter contre l’oubli dans les petites villes et les villages.

En général, les municipalités ou les offices du tourisme fournissent volontiers toutes les informations nécessaires pour les visiter.