Autriche

Juifs viennois, 1915
Juifs viennois, 1915

L’Autriche d’aujourd’hui, dans ses frontières actuelles, n’est plus qu’une petite partie de ce que fut l’empire autrichien, alors grande puissance continentale de la Mitteleuropa, héritier de l’Empire romain germanique, ayant contracté une alliance avec le royaume de Hongrie pour former une « double monarchie » impériale et royale (kaiserlich und königlich ou k. und k.). Nous traiterons donc ici de l’Autriche actuelle (Vienne principalement), sans perdre de vue que Vienne, jusqu’en 1918, a été la capitale d’un immense état pluriethnique qui comptait des régions (Bohême, Moravie, Hongrie, Transylvanie, Galicie, Bucovine, Balkans, etc.) où vivait une forte communauté juive, laquelle aura une influence croissante sur l’équilibre du pays et notamment en ce qui concerne la vie intellectuelle et culturelle de la capitale. Après la chute de l’empire austro-hongrois, ce sont des intellectuels juifs comme Josef Roth, né à Brody (Galicie), qui deviendront, comme l’illustrent leurs oeuvres, les nostalgiques les plus fervents de l’ancienne monarchie.

Les premières mentions écrites de la présence juive en Autriche remontent au XIIe siècle lorsque, après les premières croisades, les juifs furent chassés ou fuirent les persécutions des villes de la vallée du Rhin. A cette époque, l’empereur Frédéric II promulgua la Charte des Privilèges qui accordait une grande autonomie à la communauté juive de Vienne. À la fin du XIIIe siècle et durant tout le XIVe siècle, elle se développa et devint la plus importante de toutes les communautés germaniques, tant par sa démographie que par son rayonnement. L’influence des « Sages de Vienne » se répandit bien au-delà des limites de la cité, et ce pendant plusieurs générations. Parmi les personnalités marquantes de ce courant, on comptait Isaac ben Moses « Or Zaru’a » (appelé ainsi d’après le titre de son principal ouvrage), son fils Hayyim ben Isaac Or Zaru’a, Avigdor ben Elijah ha-Cohen et Meyer ben Baruch ha-Levi. En 1348-1349, à l’époque des persécutions consécutives à l’épidémie de peste noire, la communauté de Vienne fut épargnée et servit même de refuge aux juifs des autres régions accusés d’avoir empoisonné les fontaines.

Dès la fin du XIVe siècle, les persécutions contre les juifs se multiplièrent en Autriche. En 1406, prenant prétexte de l’incendie d’une synagogue, des citoyens s’attaquèrent aux maisons juives. Quelques années plus tard, à la suite d’un pogrom, de nombreux juifs furent massacrés, d’autres expulsés de Vienne et leurs enfants forcés à se convertir. Après ces persécutions, seuls quelques juifs demeurèrent dans une totale illégalité.

En 1512, on recensait douze familles juives à Vienne, qui se maintinrent tout au long du XVIe siècle. L’empereur Rodolphe II (1576-1612) autorisa l’établissement d’autres familles juives « de cour », de sorte qu’une communauté se constitua, avec une première synagogue (qui n’existe plus) et un cimetière, que l’on peut encore voir dans la Seegasse (9e Bezirk ou arrondissement), dont la tombe la plus ancienne remonte à 1582.

Pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648), les juifs eurent beaucoup à souffrir de l’occupation de la ville par les soldats de l’armée impériale. En 1624, l’empereur Ferdinand II assigna la communauté juive à vivre dans un ghetto, qui se trouvait Unter Werd, dans l’actuel 2e Bezirk. Ce ghetto, qui exista jusqu’en 1670, était lié, en fait, à des privilèges accordés à la communauté juive et correspondait à une période faste de floraison et d’expansion. Parmi les rabbins éminents de cette période, on compte Yom Tov Lipman Heller, disciple du rabbi Loew de Prague, Shabetaï Sheftel Horowitz, lui-même rescapé des massacres de Khmelnitsky qui ravagèrent la Pologne en 1648. Des communautés juives se constituèrent aussi dans les provinces (Burgenland, Styrie, Basse-Autriche).

Au milieu du XVIIe siècle, une vague de haine antisémite submergea de nouveau Vienne. Les juifs les plus

Rouleau de Torah, c.1780, collection Max Berger, Vienne
Rouleau de Torah, c.1780, collection Max Berger, Vienne

pauvres furent expulsés de la ville, les autres, dépossédés de leurs biens, furent finalement chassés au mois d’Av 1670. La Grande Synagogue fut transformée en église catholique. Quelques juifs se convertirent au christianisme pour échapper à l’exil forcé.

En 1693, Vienne, en déroute financière, décida de réadmettre les juifs en ses murs. Seuls les plus fortunés d’entre eux furent autorisés à résider dans la ville sous un statut de « sujets tolérés », et soumis à de fortes taxes. La pratique de la religion n’était admise que dans les maisons privées. Les fondateurs et les personnalités dominantes de la communauté étaient alors de riches « juifs de cour » tels que Samuel Oppenheimer, Samson Wertheimer et le baron Diego Aguilar. Grâce à leurs efforts, Vienne devint, au cours du XVIIIe siècle, le plus grand centre diplomatique et philanthropique juif de l’empire des Habsbourg. Et, conséquence du commerce avec les Balkans, une communauté séfarade s’établit et prospéra dans la ville dès 1737.

Sous l’impératrice Marie-Thérèse (1740-1780), les juifs souffrirent d’une législation particulièrement restrictive. Son fils Joseph II, en revanche, promulgua le Toleranzpatent (1781) qui, d’une certaine manière, ouvrit la voie à l’émancipation. En 1793, fut créée, à Vienne, une imprimerie hébraïque qui devint rapidement la plus importante d’Europe. À cette époque, les premiers signes d’assimilation en matière de vie sociale et familiale émergèrent dans la communauté.

Illustration de la Synagogue du Seitenstettengasse, Vienne
Illustration de la Synagogue du Seitenstettengasse, Vienne

Avec l’absorption de la Galicie, dès le premier partage de la Pologne (1772), l’Autriche héritait d’une communauté juive considérable (250000 sujets juifs en Galicie au début du XIXe siècle, 800000 personnes en 1900), qui constituait souvent une couche sociale intermédiaire entre l’aristocratie polonaise et la paysannerie. Avec le rattachement de la Bucovine (cédée en 1775 à l’Autriche par la Porte), les juifs vont constituer l’un des fers de lance de la germanisation de ces provinces éloignées, notamment à Czernowitz.

Le XIXe siècle est marqué par une émancipation croissante de la communauté juive qui sera scellée, en 1849, par l’égalité des droits (théorique) entre les différentes confessions. Au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, la croissance de la population juive de Vienne est très rapide, en raison de l’arrivée massive de juifs d’autres régions de l’empire tells que la Hongrie, la Galicie et la Bucovine. Alors qu’en 1857 il n’y avait que 6217 juifs à Vienne (2,16% de la population), ils étaient déjà 72000 en 1880, soit 10%, et plus de 100000 au début du XXe siècle, la majorité d’entre eux s’installant dans la Leopoldstadt (2e Berzirk). Simultanément, l’antisémitisme, considéré comme une opinion politique comme les autres(dont l’un des représentants est le maire de Vienne Karl Lueger), se développe.

En 1923, la communauté juive de Vienne était devenue, par sa taille, la troisième d’Europe. Nombre de juifs commencèrent à accéder aux professions libérales. En 1926, une magnifique synagogue fut inaugurée (la première synagogue légale depuis 1671). Au tournant du siècle, existaient à Vienne quelque cinquante-neuf synagogues d’obédiences variées, ainsi que tout un réseau d’écoles juives. La ville connut alors l’apogée de son rayonnement culturel. De nombreux juifs s’illustrèrent dans tous les domaines artistiques et scientifiques. Parmi les grandes figures de cette époque, on compte les compositeurs Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Anton Webern, les écrivains Franz Werfel, Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Josef Roth, Karl Krauss. Sigmund Freud découvre l’inconscient et fonde la psychanalyse, de nombreux savants juifs s’illustrent dans leurs domaines respectifs. Vienne fut aussi le berceau du sionisme. Perets Smolenskin publia le premier journal sioniste Ha-Shahar en 1868 et Nathan Birnbaum y fonda la première association étudiante juive, Kadimah, en 1884. Theodor Herzl établit à Vienne le quartier général de l’Exécutif sioniste. Toutefois, avant 1932, les sionistes n’ont jamais été majoritaires dans la communauté. Ce n’est qu’après la première guerre mondiale que le mouvement gagne de l’influence auprès des juifs de Vienne.

Après la dislocation de l’empire en 1918, Vienne devient la capitale surdimensionnée et encore très vivant

Arthur Schnitzler, 1912
Arthur Schnitzler, 1912

d’un minuscule État qui continue à puiser sa sève dans les anciennes provinces orientales et conserve une forte population juive.

En mars 1938, après l’Anschluss, la ville est aux mains des nazis. Les lois discriminatoires, promulguées en moins d’un an, furent relayées par une terreur dans merci et des arrestations de masse. Durant la Nuit de cristal (9-10 novembre 1938), quarante-deux synagogues furent détruites, des milliers d’appartements saccagés et pillés par les SA et les jeunesses hitlériennes, souvent dans l’indifférence des habitants. Une partie des juifs de Vienne parvint à émigrer avant la guerre mais nombre d’entre eux, trop pauvres pour émigrer à l’Ouest, retournèrent dans leurs anciennes provinces (Galicie, par exemple) où ils furent rattrapés, plus tard, par les nazis. Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, les déportations vers la Pologne commencèrent. Les juifs furent d’abord envoyés au camp de concentration de Nisko, dans le district de Lublin (octobre 1939). Le dernier transport de masse eut lieu, en septembre 1942, à Theresienstadt (Terezín) puis à Auschwitz pour la plupart d’entre eux. En novembre 1942, la communauté juive de Vienne fut officiellement dissoute.

Immédiatement après la guerre, des camps de DP (deplaced persons) furent installés en Autriche pour les juifs rescapés des camps nazis, d’où la plupart partirent pour la Palestine et d’autres pays. Pendant longtemps, la communauté juive viennoise, proprement dite, ne s’est pas reconstituée, confrontée à l’antisémitisme larvé de la société et aux allusions mesquines de certains hommes politiques.

Depuis les années 1970, Vienne, du fait de sa situation de capitale d’un État neutre, est devenue l’une des plaques tournantes de l’émigration des juifs soviétiques puis russes, censés continuer leur route vers Israël ou les États-Unis mais dont certains finirent par rester. On les voit notamment se livrer à différents commerces près de la Mexicoplatz, non loin du Prater (2e Berzirk) et animer la nouvelle communauté juive. En l’an 2000, on recensait 9000 juifs à Vienne.