Hongrie

Mishnah Torah (XIIIe siècle, France, conservée à la librairie de l'Académie hongroise des Sciences)
Mishnah Torah (XIIIe siècle, France, conservée à la librairie de l’Académie hongroise des Sciences)

Au musée juif de Budapest, la copie d’une tombe datant du IIIe siècle porte l’inscription d’une menorah. Ce vestige témoigne de presque 1700 ans de présence juive dans le bassin des Carpates, bien antérieure à celle des tribus magyares qui déferlent des confins de l’Oural au IXe siècle. L’histoire moderne des juifs de Hongrie remonte au XIe siècle, avec l’implantation de juifs de Bohême, de Moravie, et d’Allemagne. Sous l’occupation ottomane (1526-1686), des dizaines de milliers de séfarades espagnols trouvent refuge dans l’Empire. Puis, la reconquête du pays par les Habsbourg (1686) déclenche une vague de pogroms. Considérés comme collaborateurs de l’occupant ottoman, les juifs sont massacrés ou expulsés. Ils ne reviennent qu’à la fin du XVIIIe siècle, incités par la politique de tolérance de Joseph II. Dès lors, deux communautés différentes coexistent jusqu’au XXe siècle. L’une, venue de Moravie et d’Allemagne, s’implante à l’ouest du pays ainsi qu’à Budapest ; l’autre, composée essentiellement de hassidim, s’installe au Nord-Est. En 1840, les juifs de Hongrie sont les premiers à jouir de la liberté de commerce et d’entreprise dans l’empire des Habsbourg. La Hongrie compte alors quelque 340000 juifs, qui s’engagent en masse dans l’armée lors de la guerre d’indépendance contre les Autrichiens en 1848-1849. Les années 1860 voient le développement rapide de la ville de Pest, auquel les juifs prennent une part considérable. Parallèlement, les plus pauvres d’entre eux quittent leur village pour exercer de métiers de tailleurs, ferblantiers, tapissiers.  Une sorte de « contrat social » tacite s’établit. La noblesse magyare se cantonne aux métiers de l’administration et de la politique, et laisse volontiers aux juifs la sphère industrielle et financière où ils apportent capitaux et savoir-faire. Avec la loi sur l’émancipation, tous les droits civiques sont donnés aux juifs en 1867. En échange, ils sont appelés à s’assimiler et se « magyariser » -comme la langue définissant alors la nationalité. Mais comme le souligne François Fejtö dans son ouvrage Hongrois et Juifs, histoire millénaire d’un couple singulier (Paris, Balland, 1997), « la classe historique magyare avait une autre raison d’accorder aux juifs les droits civiques. C’était le désir de renforcer le poids des magyarophones dans le pays où les Hongrois (…) n’arrivèrent à la faible majorité de 51,4% qu’à la fin du siècle, grâce à l’apport des juifs et Allemands assimilés. Aussi, le choix fait par les juifs  prenait une importance particulière ; il faisait pencher la balance démographique côté magyar ». Fait capital, car le royaume magyar est confronté aux poussées nationalistes des minorités vivant sous sa coupe : croates, slovènes, slovaque. En dépit du schisme (1870) entre juifs progressistes (néologues) et orthodoxes, le tournant du siècle marque l’âge d’or de l’assimilation. En 1900, 72% des juifs sont recensés comme magyars. En 1910, Budapest compte 203000 juifs -sans les convertis-, soit 23% des habitants, alors qu’à Vienne et à Prague, ils forment respectivement 8% et 5% de la population. Entre les deux guerres, ils

Allégorie à la gloire de Joseph II, vers 1782, musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme, Paris)
Allégorie à la gloire de Joseph II, vers 1782, musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, Paris)

représentent 6% de la population, mais la moitié des commerçants, industriels et banquiers sont juifs. En 1940, ils détiennent 40% de l’immobilier à Budapest. En 1919, le démembrement de l’empire des Habsbourg change radicalement la donne. Mutilée par le traitée de Trianon (1920), la Hongrie perd les deux tiers de son territoire. Le très conservateur régent Horthy prend les rênes du pays. Les juifs deviennent la cible d’un antisémitisme croissant, et la Hongrie est la première à introduire les lois-antijuives, notamment le numerus clausus de 1920, qui, il est vrai, n’est pas toujours appliqué. La politique irrédentiste de Horthy le pousse à s’allier à Hitler. Le début de la guerre lui donne raison, puisque le pays regagne ses provinces perdues. Horthy résiste quelque temps aux pressions de Hitler, mais lorsque les nazis occupent le pays en mars 1944, il nomme un gouvernement pro-nazi, et plusieurs centaines de milliers de juifs sont déportés. « Seule la participation zélée et plénière de l’appareil policier hongrois nous a permis d’achever cette tâche en mois de trois mois », déclare Veesenmayer, plénipotentiaire de Hitler en Hongrie. Spoliés de tous leurs biens, 600000 juifs hongrois -sur un total de 900000- sont déportés. La quasi-totalité des juifs de province est anéantie, mais la moitié des budapestois (environ 120000) survivent à l’holocauste. De nos jours, la communauté juive est estimée à 100000 personnes qui vivent essentiellement à Budapest. Le réveil de l’identité juive est indéniable. Journaux, écoles et associations, orchestres klezmer témoignent, toutefois, d’une renaissance plus culturelle que religieuse, et ce d’autant plus que, tabou sous le socialisme, un antisémitisme diffus a refait surface au début des années 1990. La société hongroise n’a pas réglé ses compte avec l’histoire, et François Fejtö remarque que « personne n’a exprimé, au nom de la nation, sa condamnation et sa honte à l’égard des hongrois complices et les manuels d’histoire restent étonnamment laconiques à ce sujet ».