Journées européennes de la culture juive / 2026

Béziers

Cette année, l’équipe de l’Association Mémoire Juive de Béziers propose de nombreux projets, dans ce bel esprit de Tikoun Olam qu’ils développent pour nous. Rencontre avec sa directrice, Chantal Viotte-Rabinovitch…

Visite de Steve Suissa au musée

Jguideeurope : Estimez-vous qu’il y a une volonté de tikoun olam dans le partage du patrimoine culturel juif suite à ces 3 difficiles années ?

Chantal Viotte-Rabinovitch : Je m’entretenais récemment avec Steve Suissa, de passage à Béziers à l’occasion de la représentation de la pièce Golda. L’une de ses phrases m’a particulièrement marquée : « Face à l’obscurité, la culture et l’éducation restent nos plus belles armes pour réparer le monde. » Je ne peux pas parler au nom de tous les acteurs du patrimoine juif. En revanche, cette conviction résonne profondément avec notre propre démarche à Béziers.

J’ai d’ailleurs été frappée de retrouver cette même idée en relisant récemment la devise de la Fondation du Judaïsme : « Regarder le monde tel qu’il est et tenter de le réparer ». Son président résume cette mission en trois verbes : préserver la mémoire, assumer le présent, construire l’avenir. Je retrouve dans ces trois verbes les grands axes qui inspirent également notre action à Béziers.

Hanouka théâtralisé

Le tikoun olam est une notion vaste et profonde dans la tradition juive. À notre modeste échelle, nous essayons d’y contribuer en créant des espaces où la peur, l’ignorance, les préjugés ou les tensions peuvent laisser place à la compréhension. J’utilise volontairement le mot « espaces » au pluriel, car il ne s’agit pas seulement d’un lieu physique comme notre musée, mais aussi d’espaces de rencontre, de dialogue et de réflexion.

Depuis l’origine, notre démarche associe la valorisation de l’histoire et du patrimoine juifs de Béziers à une mobilisation contre les discriminations. Les visites Patrimoine et Tolérance, les actions pédagogiques, le travail de mémoire autour de la Shoah, les contes, les ateliers ou encore les rencontres que nous développons avec les communautés chrétiennes et nos amis tsiganes participent tous de cette même volonté : créer des liens là où les préjugés dressent des barrières.

Hanoukia immigration

Depuis le 7 octobre, cette mission a pris une dimension nouvelle. Le musée est devenu un lieu où chacun peut venir poser des questions, dialoguer et comprendre dans un climat apaisé. Nous y accueillons ainsi des personnes juives qui redécouvrent leur histoire, leur culture ou leur identité, parfois après des années d’éloignement, et cherchent un lieu où renouer avec cette part d’elles-mêmes. Un visiteur nous a récemment écrit que c’était la première fois qu’il pouvait aborder ces sujets de manière apaisée. Ce témoignage nous a profondément touchés.

L’un des symboles du musée est une œuvre du peintre Thoufeek Zakria représentant une ménorah éclairant le monde, dont les sept branches sont formées par les lettres hébraïques du mot Shalom. Cette image exprime ce qui nous anime. Si le tikoun olam consiste à contribuer, modestement, à davantage de connaissance, de respect, de fraternité et d’espérance, alors oui, je crois que le partage du patrimoine culturel juif participe pleinement à cette réparation du monde.

Quels sont les événements prévus à Béziers pour les JECJ ?

Comme chaque année, nous serons présents durant deux jours dans les anciens quartiers juifs de Béziers afin de faire découvrir aux visiteurs la Juderia, le Portale Judaicorum, le bourg Saint-Louis et tous ces lieux qui conservent la mémoire de la présence juive à Béziers au fil des siècles.

Etagères bubbélés

Le point de départ est au Centre biterrois du Judaïsme, situé 19 place Pierre Sémard, où le plan de visite sera remis. Les visiteurs pourront ensuite flâner librement dans les anciens quartiers juifs. À chaque étape importante, nos animateurs, en costume médiéval, les accueilleront pour leur raconter un pan de l’histoire juive de Béziers et leur en faire découvrir les vestiges.

Cette année, en lien avec le thème des Journées Européennes de la Culture Juive consacré à l’amour dans le Judaïsme, nous avons choisi de mettre à l’honneur une figure passionnante de l’histoire biterroise : Yedaïa Bedersi, poète, philosophe et médecin juif, né à Béziers où il vécut jusqu’à l’expulsion des Juifs du royaume de France en 1306.

Un célèbre auteur espagnol, Juda ben Shabbetaï, avait composé un ouvrage misogyne intitulé Sone ha-Nashim (« Celui qui déteste les femmes »). Quelques décennies plus tard, le jeune poète Yedaïa Bedersi, alors âgé d’à peine dix-huit ans, prit la plume pour lui répondre avec Ohev Nashim (« Celui qui aime les femmes »).

Espace bubbélés

À travers cette étonnante querelle littéraire médiévale, nous raconterons l’histoire de ce grand intellectuel juif biterrois et montrerons qu’au Moyen Âge, les Juifs de Béziers participaient pleinement aux grands débats de leur temps. Là où certains auteurs voyaient dans les femmes la source de tous les problèmes, Bedersi leur oppose une vision beaucoup plus positive, rappelant leur rôle essentiel dans la famille, l’éducation et la transmission. Des anecdotes, des lectures de textes et de petites participations ludiques permettront au public de partir à la rencontre de Bedersi et de sa position dans ce débat.

Cette évocation nous permettra ainsi de mettre en lumière une autre dimension du patrimoine juif biterrois. Aux côtés des pierres, des vestiges et des anciens quartiers que nous faisons découvrir chaque année, il existe aussi un patrimoine immatériel fait de textes, de poésie, de pensée et de mémoire. Avec Yedaïa Bedersi, c’est cette voix venue du Béziers médiéval que nous souhaitons faire réentendre aujourd’hui.

Bubbélés bougeoirs de shabbat

Cela nous permettra également d’aborder différentes formes d’amour dans la tradition juive : l’amour conjugal, l’amour familial, l’attachement à sa communauté, mais aussi l’amour de sa ville natale, dont il choisit, comme son père avant lui, de porter le nom. Il exprimera toute la douleur de l’exil lorsqu’il devra quitter Béziers après l’expulsion des Juifs du royaume de France en 1306. À travers son œuvre, c’est donc aussi une page essentielle de l’histoire et de la mémoire biterroises que nous invitons le public à redécouvrir.

Organisez-vous d’autres événements à Béziers à la rentrée ?

Comme chaque année, la rentrée sera marquée par nos actions pédagogiques autour de la mémoire de la Shoah à destination des scolaires.

Nous préparons actuellement un important projet autour de l’ouvrage Ce que j’ai vu à Auschwitz – Les cahiers d’Alter, de Roger Fajnzylberg. Roger est le fils d’Alter Fajnzylberg, déporté et survivant du premier convoi parti de Compiègne et Drancy pour Auschwitz le 27 mars 1942. Son livre s’appuie sur le témoignage exceptionnel rédigé par son père dès son retour de déportation, entre 1945 et 1946.

Décliné sous la forme d’un ouvrage, d’une bande dessinée et de fiches pédagogiques, ce travail constitue un support particulièrement riche pour les collégiens, les lycéens et les enseignants. Nous avons récemment présenté cette démarche à la cheffe de projet opérationnel de la Cité éducative, qui en a immédiatement perçu tout l’intérêt pédagogique, notamment grâce à l’existence de la bande dessinée et des fiches pédagogiques destinées aux enseignants. Une première réunion de préparation est d’ores et déjà prévue début juillet au musée avec les chefs d’établissement concernés, avant l’organisation, à la rentrée, d’une grande rencontre avec Roger Fajnzylberg, au cours de laquelle il présentera son ouvrage, témoignera de l’histoire exceptionnelle de son père et échangera avec les collégiens et lycéens autour de la mémoire de la Shoah.

Enfin, Hanouka est devenu un rendez-vous majeur à Béziers. Chaque année, la communauté juive, en partenariat avec la Ville de Béziers, invite le public à assister à l’allumage de la grande hanoukia sur la place de l’Hôtel de Ville, avant de partager les traditionnels beignets de Hanouka.

Dreidl bubbélés

Dans le prolongement de ces festivités, le Musée juif de Béziers propose, comme chaque année, une visite immersive dans le cadre de ses visites Découverte du Judaïsme. Intitulée « Un Hanouka de 1306 ou la lumière cachée », elle invite les visiteurs à franchir le seuil d’une maison juive biterroise au lendemain de l’expulsion des Juifs de France. À la lueur des bougies de la hanoukia, ils partagent l’intimité d’une famille qui continue à transmettre ses traditions malgré les épreuves. Allumage des lumières, bénédictions, récits, chants et spécialités de Hanouka font revivre l’atmosphère chaleureuse d’une fête transmise de génération en génération.

Cette visite, qui se déroulera le dimanche 13 décembre, sera également l’occasion de découvrir notre nouvel espace consacré aux Bubbelés, qui comprend notamment une magnifique collection de chandeliers de Hanouka illustrant la richesse des traditions juives autour de la fête des Lumières.

Avez-vous reçu de nouveaux objets et documents au musée ?

L’an dernier, dans les colonnes du JGuideEurope, j’évoquais ma passion pour les créations d’une société chinoise qui fabriquait, au cours du XXᵉ siècle, pour les familles juives ashkénazes américaines, de charmants objets de tradition dans un style naïf et chaleureux. La production ayant cessé dans les années 1980, ces pièces sont aujourd’hui devenues rarissimes.

Depuis, la collection s’est considérablement enrichie au point de constituer un ensemble patrimonial exceptionnel, tant par sa rareté que par le nombre et la diversité des objets, avec des pièces consacrées à Chabbat, Hanouka, Pessa’h, Roch Hachana et à d’autres aspects de la vie juive familiale. À ma connaissance, il s’agit d’une collection unique en France. En outre, ces acquisitions ont permis la naissance d’un projet muséal entièrement nouveau auquel nous consacrons désormais un espace permanent : « Les Bubbelés – Figures du foyer juif en fête ».

Mezouza bubbélés

Le nom « Bubbelés » est inspiré du yiddish bubbeleh, un terme affectueux que l’on pourrait traduire par « petit chéri », « petit cœur » ou « être cher ». Derrière leur apparente simplicité, ces petits personnages sont devenus les ambassadeurs d’un projet pédagogique original et nous offrent un moyen accessible et vivant d’entrer dans la culture juive. Ils permettent d’ouvrir des portes vers plusieurs niveaux de compréhension, comme le font depuis toujours les symboles et les récits du judaïsme.

Les plus jeunes y découvrent simplement les fêtes et les traditions du judaïsme. Mais ils permettent également d’aborder les valeurs qui traversent ces traditions : la transmission entre les générations, le respect des parents, le shalom baït, l’importance de l’éducation ou la mémoire. Enfin, ils peuvent ouvrir la voie à une réflexion plus profonde. Ainsi, une paire de bougeoirs de Chabbat représentant un couple juif raconte l’allumage des bougies du vendredi soir. Mais elle peut aussi évoquer l’importance du foyer juif, la lumière transmise de génération en génération, et même la vocation du peuple juif à porter la lumière dans le monde. Les Bubbelés seront au cœur de nombreux ateliers pédagogiques : poupées de chiffon, modelage, contes et activités créatives.

Bien que l’inauguration officielle de cet espace soit prévue courant juillet, les membres d’une association culturelle juive ont pu le découvrir en avant-première. Ils sont littéralement tombés sous le charme de cet univers et en ont immédiatement perçu tout le potentiel comme outil de médiation et de transmission. Progressivement, ce projet est en train de devenir une nouvelle signature.

D’un côté, le musée fait découvrir l’histoire millénaire des Juifs de Béziers à travers les pierres gravées ; de l’autre, avec les Bubbelés, il ouvre une fenêtre sur la vie juive. Ensemble, ces deux approches dessinent aujourd’hui l’identité singulière du Musée juif de Béziers.