Géorgie

Seder de Pesah à Tbilissi, 1924 © Beit Hatfutsot, Museum of the Jewish People The Oster Visual Documentation Center – Courtesy of Luba Danielov, Israël

À cheval entre l’Europe et l’Asie, la Géorgie, située entre les rives orientales de la mer Noire et les hautes montagnes du Caucase est un pays de cocagne, riche d’une nature exceptionnelle et d’un patrimoine historique abondant et très bien conservé, vanté aussi bien par Pouchkine qu’Alexandre Dumas, ou Lermontov. La nation géorgienne, dont la genèse remonterait au royaume de Colchide, évoqué dans les mythes de la Toison d’Or et de Prométhée, connait un premier mouvement d’unification lorsqu’au IVème siècle, elle prend pour religion, comme l’Arménie voisine, le christianisme. Fédéré au XIème siècle sous le règne du roi Bagrat III d’Abkhazie, le royaume de Géorgie rentre alors dans une longue période d’instabilité autant liée aux divisions intérieures qu’aux pressions des voisins et envahisseurs byzantins, mongols, arabes, perses et ottomans. Annexée à la Perse par l’Empire russe au début du dix-neuvième siècle, dans le contexte de l’avancée de Saint-Pétersbourg dans le Caucase, la République de Géorgie connaitra une éphémère indépendance entre 1918-1921, avant d’être intégrée à l’Union soviétique, comme les deux autres pays du Caucase du sud. Tbilissi retrouve son indépendance en 1991. Après une décennie 1990 particulièrement sombre, notamment marquée par la guerre civile, la Géorgie s’est engagée depuis le début des années 2000 dans une dynamique d’ouverture internationale et de modernisation, devenant ainsi l’un des pays les plus accueillant de la région.

L’histoire des Juifs géorgiens est au moins aussi ancienne que l’histoire de la Géorgie elle-même. Leur présence dans la zone fait écho à plusieurs récits bibliques. Selon le premier, les Juifs géorgiens auraient pour ancêtres les membres des 10 tribus perdues d’Israël, exilées depuis Jérusalem dans d’autres régions d’Assyrie par le roi Salmanasar aux environ du huitième siècle avant Jésus Christ. Selon la seconde version, ils seraient des descendants des habitants du royaume de Judas, exilés par Nabuchodonosor II à suite de la prise de Jérusalem en 597. Cette version expliquerait d’ailleurs pourquoi les Juifs géorgiens se nomment « guriyim », qui signifie lionceau en hébreu, soit l’emblème de la tribu de Judas. Enfin, la région du Caucase, et notamment le territoire de l’actuelle Géorgie, aurait également accueilli des populations juives exilées de Jérusalem après la seconde destruction du Temple par les Romains en 70. Parallèlement aux récits bibliques, la présence de Juifs dans le territoire de l’actuelle Géorgie est mentionnée dans la première Histoire de l’Arménie, écrite par Moise de Khorène aux alentours du cinquième siècle de note ère. Selon l’historien, plusieurs rois de Géorgie et d’Arménie, notamment ceux issus de la famille Bagrat, étaient d’origine juive, voir descendraient du roi David. Pour leur part, les Chroniques géorgiennes, écrites entre le neuvième et le quatorzième siècle, relatent que le peuple géorgien vénerait déjà le peuple d’Israël lors de la traversée de la mer Rouge par Moise.

Le quartier juif de Tbilissi, 1987 © Beit Hatfutsot, Museum of the Jewish People The Oster Visual Documentation Center – Courtesy of Ottar Koveliani, Géorgie

Développant au cours des siècles leur propre dialecte, le kivrouli, les Juifs géorgiens exercent essentiellement des activités agricoles, ce qui explique notamment la présence de foyers de peuplement sur l’ensemble du territoire, et non seulement dans les grands centres urbains. L’histoire du judaïsme en Géorgie connait un important tournant au début du dix-neuvième siècle, lorsque selon les termes du traité du Golestan, signé en 1813 entre Saint-Pétersbourg et Téhéran, la Géorgie est intégrée à l’Empire russe. Parallèlement aux Juifs orientaux, autochtones, un certain nombre d’ashkénazes venus d’autres endroits de l’Empire russe vont progressivement s’installer en Géorgie : cette région de l’Empire russe compte environ 20 000 Juifs dans les années 1860. Ceci explique pourquoi, encore aujourd’hui, une distinction est établie entre les synagogues de rite géorgien et celles de rite ashkénaze. C’est l’essor du mouvement sioniste en Russie qui permettra, à la fin du dix-neuvième siècle, le développement des contacts, jusque-là limités, entre les deux communautés.

La Géorgie est intégrée à l’Union soviétique naissante en 1921 et comme dans le reste de l’URSS, les citoyens juifs y bénéficient d’une certaine liberté de culte jusqu’au tournant des années 1930, à partir duquel une importante répression dans la sphère religieuse est entamée. On soulignera que pour un ensemble de raisons, cette répression se fit moins sentir en Géorgie, où les Juifs purent maintenir un certain nombre d’activités religieuses. Dans l’ensemble moins assimilés que la plupart des autres Juifs d’Union soviétique, les Juifs géorgiens bénéficieront en priorité des autorisations à émigrer en Israël : leur alyah commence au début des années 1970, après qu’un groupe de Juifs géorgiens a envoyé, en 1969, une demande d’assistance à l’ONU, qui eut alors un retentissement international. Cette émigration fait notamment l’objet d’une scène culte du film soviétique géorgien Mimino (1977), où le personnage principal cherche à appeler la ville géorgienne de Telavi, mais est mis, à la suite d’une erreur de l’opératrice, en relation avec Tel-Aviv. Par hasard, un juif géorgien, lui répond. Il s’ensuit un long dialogue entrecoupé de chansons traditionnelles géorgiennes entre les deux personnages. Cette scène restera pendant longtemps la seule évocation, sur une note comique, de l’émigration des Juifs soviétiques en Israël.

Aujourd’hui, la communauté juive de Géorgie, qui s’élève à environ 5000 personnes, est essentiellement concentrée à Tbilissi, Kutaïssi, ainsi qu’à Batoumi, sur les rives de la mer Noire. Dynamique, cette communauté profite également du succès de la Géorgie auprès des touristes israéliens, dont l’afflux grandissant, environ 60 000 par an, contribue depuis plusieurs années à un véritable renouveau de la vie juive locale.