Italie / Italie du Sud

Trani

Palazzo Lopez

Via la Giudea, 7, 76125 Trani, Province of Barletta-Andria-Trani, Italy

Musée de la Synagogue Sant’Anna

Via la Giudea 24, 70059 Trani

Via Cambio, Trani

Via Cambio, Trani, Province of Barletta-Andria-Trani, Italy

Église du Diocèse de Trani

Via Giovanni Beltrani 9, 76 125 Trani

Synagogue Scola Nova © Giuseppe Calamita – Wikimedia Commons

Ce petit port de la côte Adriatique, également dans les Pouilles, possédait quatre synagogues, dont trois transformées depuis en églises.

La Giudecca s’étendait depuis la cathédrale jusqu’au port et correspond aujourd’hui au quartier de San Donato. Les noms des rues évoquent encore son passé : Via Sinagoga, Via della Giudecca, Vico La Giudea, Via Mosè da Trani and Largo Scolanova.

À la fin du Moyen-Âge, la ville de Trani accueillait une communauté juive importante. Celle-ci atteint son apogée au XIIIe siècle. La Giudecca de Trani était de taille compacte, d’architecture diverse et largement ouverte à la ville alentour, ce qui indique une forme spécifique de coexistence.

Au moment de sa plus grande expansion physique, on trouve à Trani une yeshiva, dirigée par le rabbin Isaiah de Trani, qui attire les étudiants et les érudits juifs de tout le bassin méditerranéen. L’expansion de la Giudecca au XIIIe siècle est le résultat d’une combinaison de vigueur intellectuelle et de prospérité économique. Un autre élément s’ajoute à cette conjoncture : l’accueil et le soutien à la communauté juive de Frédéric II.

Des documents d’archive indiquent que les juifs du sud de l’Italie avaient des échanges fréquents avec ce gouverneur, profondément impliqué dans la vie quotidienne de ses sujets. Frédéric II donna aux juifs protection personnelle et commerciale in perpetuo, en l’échange d’une taxe annuelle.

Le rôle central de Trani dans l’activité mercantile est évoqué par Benjamin de Tudela qui passe par la ville vers 1166. Il écrit « Trani [se situe] sur la mer, [à un endroit] où tous les pèlerins se rassemblent en partance pour Jérusalem, parce que le port est commode d’accès. Une communauté d’environ 200 Israélites y vit. C’est une belle et grande ville. »

L’activité des juifs de Trani consistait principalement du commerce lointain et de teinture de textile, particulièrement la soie. Des archives mentionnent également la fabrication de savon.

Le XIIIe siècle est une époque de forte construction dans le quartier juif. Les deux plus grandes synagogues, Sant’Anna et la Scolanova, toujours visibles aujourd’hui, datent de cette période. La solidité, la taille imposante et la variété des matériaux de construction trouvées dans la Giudecca prouvent l’existence d’une communauté prospère, jouissant de larges revenus, d’un accès au pouvoir et ayant visiblement une vision optimiste du futur.

Les grands palais qui accueillent le visiteur à l’entrée de la Giudecca étaient la propriété des grandes familles de la ville, celles dont l’activité économique battait la mesure de la vie quotidienne du quartier. Les façades de bâtiments impressionnants, comme le  Palazzo Lopez, donne à voir un travail de la pierre de style bugnato, comme aux palazzi de Florence et de Venise. Il n’est pas commun de trouver de si grands palais au coeur d’un quartier juif italien. Généralement, les maisons juives dans les villes italiennes étaient petites de taille, et agrégées les unes aux autres. Cependant, on ne trouve dans la Giudecca de Trani que deux ou trois palaces de ce type, indiquant que le nombre de familles riches était faible. Dans le reste du quartier, le contraste entre les grandes maisons, les bâtisses modestes alignées suggère une société qui accueillait diverses strates sociales et économiques. Un troisième type de maison était collé à la synagogue et était celle du rabbin.

Synagogue Sant’Anna © Wikimedia Commons (Olevy)

Au centre, le quartier est construit autour d’un complexe de bâtiments religieux et communautaires. Les deux plus grandes synagogues ont été construites l’une à côté de l’autre au XIIIe siècle. La synagogue Sant’Anna est notable parce qu’elle a été conçue comme une synagogue, ce n’est pas un espace domestique converti. Elle a été construite dans l’intention d’accueillir toute la communauté. La structure a été convertie en église à la fin du XIVe siècle, puis abandonnée. Le bâtiment en ruines a été récemment rénové et transformé en musée. L’intérieur de la synagogue est inspiré des églises byzantines, avec un couloir central presque carré, fermé par quatre immenses arches supportant un dôme. Quand bien même ce dôme laisse à penser que l’espace est de grande taille, à l’extérieur, le bâtiment n’est pas plus imposant que ses voisins. cette effet était intentionnel : il ne fallait pas que le lieu de culte juif soit plus élevé que les édifices chrétiens. Une niche dans le mur ouest abritait la Tevah. Aujourd’hui, la porte principale est dans le mur est, là où devrait se placer l’Aron HaKodesh. Une autre particularité de cette synagogue est l’espace en sous-sol. Encore deux étages souterrains abritaient des salles. Celles-ci accueillaient peut-être un mikveh ou une salle pour préparer les défunts à l’enterrement.

Dans les années 1930, on a trouvé une plaque de marbre dans le mur sud, probablement apposée à la construction de la synagogue.

L’année 5007 après la création
Ce sanctuaire fut bâti par un minyan
D’amis, avec un dôme splendide et une fenêtre
Ouverte sur le ciel, et de nouvelles portes, des pavés à l’étage et des bancs
Pour asseoir les maîtres de la prière pour que leur piété soit vue par celui qui demeure aux cieux.

La grande synagogue permet de comprendre l’opinion que se faisaient les juifs de Trani d’eux-même. L’adoption d’une architecture de style byzantin prouve qu’ils se considéraient comme une communauté cosmopolite, ayant des liens forts avec les communautés juives plus à l’est. La facilité avec laquelle une église byzantine est traduite en idiome juif dépeint une communauté à l’aise dans sa diversité, et ouverte aux influences non-juives dans l’art de la construction. Sur un plan plus général, cela démontre également à quel point les membranes culturelles et esthétiques qui séparaient les communautés étaient poreuses dans cette partir de la Méditerranée à la fin du Moyen-Âge.

En 2009, le Musée du Diocèse de Trani a ouvert une aile consacrée au judaïsme dans l’Église Santa Anna. Une collection d’objets de culte datant des XIII, XIVe et XVe siècle et ayant appartenu au diocèse constitue la majeure partie de l’exposition. Vous trouverez également des pierres tombales, fragments de bible, une mezuzah et des documents qui retracent la vie des juifs de cette région.

La Scolanova, deuxième synagogue de la Giudecca, est un bâtiment simple, dépouillé, et dont les épais murs de pierre sont percés par de petites fenêtres. on y accède par une porte du côté sud, placée en haut de grands escaliers. À l’intérieur, la synagogue a la forme d’une longue nef, avec une niche dans le mur est où sont contenus les rouleaux de Torah. Un étage indique une probable galerie des femmes. Cette forme de synagogue se trouve à cette époque en Espagne musulmane et dans le nord de l’Italie. Sa taille plus modeste indique qu’elle ne visait pas à accueillir la communauté entière. La synagogue a été rendue à la communauté en 2005, devenant ainsi la plus vieille synagogue en activité d’Europe.

La maison adjacente est également digne d’intérêt. Les plans montrent une division en unités qui auraient pu accueillir des activités reliées à la synagogue, comme la cuisson des matzot, des salles d’étude ou des lieux de réunion. Il est même possible que le rabbin ou mécène de la synagogue y ait vécu avant la construction du lieu de culte.

Une petite synagogue, découverte dans un bloc d’habitations près de là, représente un troisième type d’édifice religieux. C’est un espace domestique converti en lieu de culte. La congrégation qui s’y réunissait était peu nombreuse. Des sources évoquent des juifs Tedeschi (Allemands) à Trani à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, arrivant de Venise. Ils suivaient un rituel différent des juifs locaux, et avaient donc de bonnes raisons de se retrouver dans un lieu de prière alternatif. Cette petite synagogue est différente des autres, mais est reliée à ses voisines par la piazza ouverte.

Tablette de marbre retrouvée dans la synagogue Sant’Anna © Daniel Ventura – Wikimedia Commons

Le fait que la Giudecca ne soit pas fermée par des murs est important. Les juifs et les chrétiens vivaient côte à côte, et les échanges étaient constants dans les magasins, les rues et le port. Ainsi, des rues de la Giudecca se mêlent naturellement au reste du tissu urbain. Les chrétiens venaient dans le quartier juif pour des services uniquement disponibles dans celui-ci. La mémoire de ces activités est conservée dans la toponymie des rues : la Via Cambio, une petite rue donnant sur le port, était le centre névralgique des banques juives.

Le XVe siècle fut une période dynamique sur le plan intellectuel avec l’arrivée de nombreux immigrants juifs d’Espagne, de France, d’Allemagne et d’autres régions du sud de l’Italie. Parmi les nouveaux arrivants à Trani, l’érudit et traducteur Tanhum Ben Moshe de Beaucaire en Provence. Il meurt à Tani en 1450, sa tombe se trouve dans la cour de   l’Église du Diocèse. On pense que Tanhum Ben Moshe a traduit Le Pronostic d’Hippocrate, complété en 1406. La présence à Trani d’une personnalité illustre comme celle-ci suggère qu’au XVe siècle la ville attirait des érudits exceptionnels. Encore au XVIe siècle, au moment du déclin supposé de la communauté, le célèbre intellectuel Rabbi Yitzhak Abarbanel visita Trani.

Trani connaît aujourd’hui un fort renouveau juif, phénomène quasi unique en Europe. De nombreux habitants de la ville, s’estimant d’ascendance juive ou marrane se convertissent au judaïsme et la création de deux synagogues a été entreprise.

Le cimetière juif est situé en dehors des murs de la ville, à côté de  l’Église San Francesco. Trani est également la ville natale de l’un des plus illustre Talmudiste, Isiah ben Mali, ou Isiah de Trani né en 1120.

Source: A Mediterranean Jewish Quarter and Its Architectural Legacy: The Giudecca of Trani, Italy (1000–1550); Mauro Bertagnin, Ilham Khuri-Makdisi, and Susan Gilson Miller.