Italie / Vénétie

Venise

Musée juif de Venise

Sestiere Cannaregio, 2902/b, 30121 Venezia

Plan de Venise, 1729
Plan de Venise, 1729

« Il faut envoyer tous les juifs (zudei) à demeurer dans le geto novo qui est comme un château fort, et faire des ponts-levis et l’entourer de murs afin qu’il n’y ait qu’une seule porte qui sera surveillée et que les barques du Conseil des dix restent autour la nuit…»: en ce 20 mars 1516, la harangue de Zaccaria Dolfin, influent patricien vénitien, annonçait un tournant radical dans l’histoire des juifs de la Sérénissime. Après le Conseil, le Sénat de la ville votait à son tour, par 130 voix contre 44, l’enfermement des juifs dans une partie spécifique de la cité. Le 29 mars, un décret instituait le premier ghetto dans un quartier périphérique et malsain qui abritait jadis une fonderie de cuivre (geto en vénitien), d’où l’une des plus plausibles origines du mot. Des quartiers réservés pour les juifs existaient déjà dans de nombreuses villes d’Europe centrale. Mais les conditions de la résidence forcée n’y étaient pas aussi rigoureusement codifiées. Le « ghetto » devint rapide- ment célèbre, formant en quelques années un nom commun.

L’origine du mot ghetto

Le nom de ghetto viendrait de celui de l’île où il fut installé, appelée geto ou getto (« fonderie»), parce qu’il y avait une telle manufacture. Cette étymologie, généralement admise mais par trop limpide, a pu laisser sceptique. Comment expliquer le passage dans la prononciation du « gé» de geto au « gué» de ghetto? Cette guturalisation pourrait être due à la prononciation des juifs vénitiens de l’époque en bonne partie d’origine allemande. Certains chercheurs ont évoqué d’autres origines pour ce mot: selon eux, il dériverait du mot hébreu ghet (« répudiation ou divorce»).

Jusque-là les juifs de la Sérénissime n’avaient pas eu trop de problèmes. Quelques-uns vivaient vraisemblablement à Venise dès les XIIe-XIIIe siècles, dans l’île de Spinalonga (raison pour laquelle elle s’appellerait depuis: Giudecca). Les historiens ne s’accordent pas sur ce point. La République avait besoin d’argent et, dès le début du XIVe siècle, elle autorisa l’installation des prêteurs juifs, venus pour la plupart d’Allemagne. Interdits de résidence permanente en ville, portant obligatoirement pour être reconnaissables un béret jaune puis, plus tard, rouge, ils habitaient le plus souvent sur la terre ferme, à Mestre, ou venaient des cités avoisinantes comme Padoue. À partir de 1509, ils commencèrent à arriver de plus en plus nombreux sur la lagune, fuyant, comme des milliers d’autres réfugiés, les victoires des troupes

Le Marchand de Venise, Illustration de 1901
Le Marchand de Venise, Illustration de 1901

pontificales et autrichiennes coalisées contre Venise. C’est dans ce contexte dramatique que fut décidée la création du ghetto nuovo, qui regroupa 700 juifs allemands et italiens, puis, en 1541, celle du ghetto vecchio pour les juifs levantins et d’Espagne – ces derniers étaient beaucoup plus aisés et engagés dans le commerce maritime avec, parmi eux, de nombreux marranes. En 1633, une nouvelle zone (ghetto novissimo), où allèrent s’installer de riches familles de Levantins ou d’Espagnols, élargit l’espace consenti aux juifs résidant à Venise. En 1589, quelque 1600 juifs vivaient dans le ghetto, en 1630, ils étaient 4870, soit 3 % des habitants du centre de Venise avec une densité deux à quatre fois plus élevée que dans le reste de la ville. Les murs du ghetto tombèrent finalement en juillet 1797, avec l’arrivée des soldats de Bonaparte.

Ce ghetto fut le plus fameux et le plus fastueux d’Europe ; il a, en outre, conservé presque intégralement sa structure d’origine. Ses cinq synagogues, des XVIe et XVIIe siècles, sont parmi les plus belles d’Europe. À peine 500 juifs vivent encore dans la ville. La visite de la Venise juive nécessite au moins deux jours.

Le ghetto

En franchissant un petit pont de bois sur le rio del Ghetto Nuovo, puis en passant sous un sottoportego (portique sous un immeuble, typiquement vénitien), où l’on peut encore voir sur les murs les trous des charnières des grandes portes qui fermaient le passage la nuit, on surgit d’un coup sur le grand campo (la « place ») du ghetto nuovo : cet espace trapézoïdal, avec quelques arbres et trois puits en pierre d’Istrie, est demeuré presque identique à ce qu’il était au temps du ghetto ; seuls les bâtiments de la Casa israelitica di riposo, sur le côté nord, ont remplacé depuis le XIXe siècle les hautes façades qui entourent tout le reste de la place. Elles ont sept ou huit étages et ces « gratte-ciel» sont encore aujourd’hui les immeubles les plus élevés de Venise.

Une Babel d’hommes et de langues

« Dans le ghetto, on entendait les sons les plus divers: non seulement les chants hébreux ou les dialectes estropiés des pays de la Méditerranée mais aussi les parlers colorés espagnols, turcs, portugais, levantins ou grecs pour ne pas parler du jargon de quelque Polonais ou réfugié allemand et des divers dialectes italiens. Une vraie Babel d’hommes et de langues où se singularisaient quelques aventuriers et ambigus marranes.»

Riccardo Calimani, Histoire du ghetto de Venise, Paris, Stock, 1988

La place était le cœur de la vie quotidienne des juifs vénitiens, avec les tables des prêteurs installés au pied des maisons ou sous les portiques, les étalages des vendeurs de strazza (« tissus usagés»), la seule autre activité économique consentie aux juifs de la Sérénissime, qui s’illustraient néanmoins aussi dans la médecine ou l’imprimerie. On peut encore voir au no 2911 de la place, l’enseigne du Banco Rosso (il en existait aussi un jaune et un vert appelé ainsi en fonction de la couleur du reçu donné).

Le ghetto vecchio, où l’on arrive depuis le ghetto nuovo en passant par le pont delle Agnudi, avait une atmosphère plus calme malgré les boutiques de ses ruelles. Chaque soir, l’un et l’autre se vidaient de tous les passants et clients « gentils ». Les portes se refermaient sur les juifs. Ils devaient payer eux-mêmes les gardiens qui, à pied et en barque, appliquaient ces mesures d’isolement.

Le ghetto nuovo est le seul grand campo vénitien sans église, ni palais pour en structurer l’espace. Mais à l’angle sud-est, au premier étage d’une haute maison, apparais- sent les grandes fenêtres de la scola tedesca grande, la Synagogue allemande et, à côté, celle de la scola canton et de la scola italiana. Le ghetto nuovo avait le regard tourné vers ses principales scole et la terre d’Israël.

Une ville dans la ville

« Il y avait un four à pain et un four pour les azymes (sans levain) dans chacun des deux ghettos, de nombreuses boutiques de légumes et de fruits, de viandes, de vins, de fromages, de pâtes, des négoces d’huiles les unes pour les Allemands, les autres pour les Levantins. On y trouvait des points de revente de tabac et de cire pour les chandelles, mais aussi des barbiers, des chapeliers, des nourrices, des tailleurs, des libraires, des imprimeurs, un dépôt pour les cercueils et une auberge pour les juifs de passage. »

Donata Calabi, La Città Degli Ebrei, avec Ugo Camerino et Ennio Concina, Milan, Ed. Marsilio, 1995

Les synagogues

Les cinq synagogues (scola tedesca, scola canton et scola italiana dans le ghetto nuovo, et les scola levantina et scola spagnola du ghetto vecchio), toutes sur le campo du ghetto nuovo ou dans les ruelles avoisinantes ne peuvent être vues que dans le cadre d’une visite guidée.

Scola Tedesca Grande, Venise
Scola Tedesca Grande, Venise

Construite en 1528 par les juifs ashkénazes, la scola tedesca grande fut la première des synagogues du ghetto. Les murs de la majestueuse grande salle (14 m sur 7), apparemment ovale mais en fait trapézoïdale, sont recouverts à mi-hauteur de très belles boiseries de noyer et de dorures. L’aron (avec l’arche de la Torah), datant de 1666 et recouvert de dorures, s’élève au-dessus de quatre marches de marbre rose. La bimah dorée, aux élégantes colonnes corinthiennes, est de la même époque. Ils se font face de part et d’autre de la salle sur les petites largeurs. La structure de la scola tedesca grande a été profondément remaniée au milieu du XIXe siècle. Dans la disposition originale, la bimah était au centre de la salle comme dans les synagogues d’Allemagne et d’Europe centrale. Cela explique l’absence de décorations sur le sol au centre de la pièce et l’ouverture oc- togonale au plafond. Cinq grandes fenêtres inondent la salle de lumière pendant la journée, représentant symboliquement les cinq livres du Pentateuque qui illuminent le monde. Comme les autres synagogues du ghetto, elle est à l’étage, afin d’être plus proche du ciel et des étoiles.

Le musée d’Art hébraïque, inauguré en 1953, occupe deux salles dans le même immeuble que celui de la scola tedesca grande. Y sont exposés de très beaux rituels d’argent, des décorations sacrées et d’intéressants manuscrits.

Toute proche de la précédente, la scola canton, que l’on reconnaît facilement de l’extérieur par sa petite coupole dorée au-dessus d’un cube en bois, a été édifiée en 1532 par des juifs provençaux. En haut d’un escalier étroit et après avoir franchi un long couloir qui servait de « pièce pour les pauvres» (ceux qui ne pouvaient pas se payer la cérémonie), on accède par une porte à battant à la belle salle rectangulaire (13 m sur 7) du temple. L’aron et la bimah se font face, chacun sur l’un des petits côtés de la salle. L’aron, qui ressemble, en plus somptueux, à celui de la scola tedesca, date de la même époque (1672).

Avec son portique classique à quatre colonnes, le temple des Italiens, construit en 1575, se singularise sur le campo du ghetto nuovo. L’entrée est la même que celle des habitations. La grande salle de la synagogue, presque carrée (11 m sur 10), est au deuxième étage. Décorée moins fastueusement que les précédentes, la salle de culte, largement éclairée par cinq fenêtres et une petite coupole au-dessus de la bimah, a des proportions très harmonieuses. Avec ses quatre colonnes corinthiennes de bois ornées de dorures, cette imposante bimah, surélevée par huit marches, date du XVIIIe siècle.

Avec sa façade simple mais élégante du XVIIe siècle, la scola spagnola se dresse sur le campiello delle Scole qui était le cœur du ghetto vecchio, instauré en 1541 pour les juifs séfarades chassés d’Espagne en 1492, installés depuis au Levant (levantini), ou marranes faussement convertis restés en terre chrétienne (ponentini). Elle représente le premier édifice du ghetto construit suivant un vrai projet architectural et non pas simplement en s’adaptant à l’état des lieux. Commencée vers 1555, la synagogue a été refaite vers 1635, et l’influence du grand architecte vénitien Baldassare Longhena, ou de certains de ses élèves, est évidente dans les structures comme dans la décoration intérieure. Isolé de la salle par une balustrade de bois, un bel aron, avec ses colonnes de marbre noir, semble une copie presque littérale du grand autel de la chapelle du cardinal patriarche Francesco Vendramin dans l’église San Pietro di Castello. À l’autre bout de la lumineuse et grande salle de culte (22 m sur 13), se dresse la bimah surélevée avec deux colonnes soutenant une architrave lourdement décorée. La riche décoration du plafond est particulièrement intéressante, avec ses bas-reliefs de bois et ses stucs proches, dans leur style, de ceux du palais de Ca Pesaro.

De l’autre côté de la petite place, s’élève la scola levantina, édifiée entre 1528 et 1561, et redécorée vers 1680. Elle est encore plus somptueuse et montre les mêmes influences architecturales. Dans le grand vestibule d’entrée aux boiseries sombres s’ouvrent deux portes, l’une menant à la salle de culte au premier étage, l’autre au bout d’un petit couloir à la scola Luzzato, une yeshiva, avec un aron de bois doré datant de la Renaissance : le plus ancien du ghetto. La salle de la scola levantina (14 m sur 9) est très richement décorée. On remarquera la très imposante bimah de bois sculpté en noyer teinté de noir, œuvre d’Andrea Brustolon, ébéniste originaire de Belluno et très en vogue à l’époque. Le podium où l’on accède par un double escalier est surmonté d’un baldaquin aux colonnes torsadées, qui n’est pas sans rappeler celui qui fut sculpté par le Bernin pour Saint-Pierre de Rome. Selon une tradition médiévale, ce type de colonnes était celui du Temple de Salomon. À l’autre extrémité de la salle, l’aron, en marbre polychrome, est incontestablement plus simple.

L’ancien cimetière juif du Lido

Situé entre mer et lagune, dans ce qui était à l’époque une lointaine périphérie désolée de la cité, l’antique cimetière juif, installé sur les terres du monastère de San Nicolo, est ouvert en 1389, comme en témoigne la plus ancienne pierre tombale, d’un certain Samuele, fils de Sanson. Il est difficile de se faire une idée de ce qu’était le cimetière à l’époque. Le temps a blanchi les pierres tombales et effacé beaucoup d’inscriptions. Certaines ont été renversées et sont recouvertes par le lierre. Des dalles se serrent, se chevauchent, et certains couvercles de sarcophages se dressent vers le ciel. On peut encore deviner les symboles et les emblèmes ornant de nombreuses pierres tombales, ceux des grandes familles originaires d’Espagne ou du Portugal, par exemple les lions debout des Jesurum-Diaz ou des aigles couronnés. D’autres stèles portent des motifs plus traditionnels, avec des chandeliers à sept branches, des cornes de mouton, des palmes, des mains qui bénissent. Les dernières inhumations ont eu lieu à la fin du XVIIIe siècle alors que s’ouvrait un nouveau cimetière juif via di Cipro.