Portugal

Tomar

Synagogue et musée juif de Tomar

R. Dr. Joaquim Jacinto 73, Tomar, Portugal

Synagogue de Tomar. Photo de Joao Schwarz

On pense qu’il existait une communauté juive à Tomar dès le XIVe siècle. En effet, des archéologues ont retrouvés une inscription sur une tombe mentionnant le rabbin Jossef de Tomar, mort à Faro en 1315. De plus, un document officiel datant de 1476 fait état d’une communauté juive dans la ville. Il semble que la communauté juive atteint son apogée au XVe siècle, entre 1430 et 1460. La synagogue se trouvait au milieu du quartier juif, dans ce qui fut plus tard appelé « Rua Nova que fui Judaria » (la rue nouvelle qui fut la judaria). Aujourd’hui, cela correspond aux rues Direita dos Açougues et dos Muinhos.

On pense aujourd’hui que la synagogue de Tomar est la plus ancienne (et la mieux préservée) des synagogues portugaises. Construite en 1438, elle fut un lieu de culte jusqu’en 1496. Le bâtiment servi ensuite de prison, puis d’église.

En 1920, un groupe d’archéologues portugais visite le bâtiment et y reconnaît une synagogue. Elle est classée monument national en 1921. En 1923, l’ingénieur Samuel Schwarz, qui travaille dans les mines de la région, apprend l’existence de ce bâtiment et l’achète à son compte personnel. Il entame une première série de travaux. En 1939, il décide d’en faire don à l’État portugais à la condition que l’on y installe un musée luso-hébraïque.

Elle repose sur quatre colonnes centrales, d’une grande finesse, qui rappellent celles de l’église portugaise d’Ourem réalisée par des ouvriers hispano-mauresques. Les mêmes artisans pourraient d’ailleurs en être les auteurs. Récemment, des fouilles ont mis au jour certaines parties du mikveh. On a également retrouvé quelques pièces de monnaie de l’époque du roi Alphonse V (1446-1481), ainsi que de la vaisselle d’usage.

Sans surprise, la façade et la porte d’entrée sont très modestes. Vous aurez même à descendre quelques marches, destinées à abaisser la hauteur de la façade sur la rue. Autre curiosité de la synagogue : vous apercevrez, pris dans les murs aux quatre coins, le col d’amphores insérées là au cours de la construction de l’édifice. On prétend que, en démultipliant le son, elles amélioraient l’acoustique de la synagogue.

Dans l’enceinte de la synagogue, se trouve le musée Abraham Zacuto, nommé en l’honneur du mathématicien et auteur de l’almanach perpétuel (1450-1522). L’exposition permanente inclut des trouvailles archéologiques qui attestent de la présence juive au Portugal au Moyen-Âge. On y trouve en effet une inscription de 1307 venant de l’ancienne synagogue de Lisbonne. Une autre, datant du XIIIe siècle, et trouvée à Belmonte est tout aussi intéressante : en effet, le nom divin est représenté par trois points, à la manière des manuscrits de la mer Morte.

Samuel en famille et avec ses collègues en Espagne. Photo de Joao Schwarz.

En 1917, lors d’une mission au nord du Portugal, Samuel Schwarz découvre des marranes à Belmonte.

Grâce à une approche multidisciplinaire, son livre Les Nouveaux-Chrétiens au Portugal au XXe siècle, publié en 1925, devint un classique absolu sur l’étude du phénomène marrane et surtout permettra la renaissance de la vie juive dans la région.

Le livre a été publié en français avec un grand succès sous le titre La Découverte des marranes aux éditions Chandeigne. Rencontre avec son petit-fils Joao Schwarz.

 

Jguideeurope : D’où est venue l’idée chez Samuel Schwarz de transmettre son expérience en livre ?
Joao Schwarz :
Pendant son séjour en Espagne en 1908 et 1909, il avait déjà écrit ses premiers articles sur les marranes (en français d’ailleurs). Avec le père qu’il avait et la tradition culturelle qui régnait chez lui en Pologne, cela a été naturel pour lui de publier le résultat de ses recherches. A cela, il faut ajouter que la période 1919-1926 de la République au Portugal se prêtait à une certaine forme de liberté. La situation changea avec l’Estado Novo qui, entre autres, ouvrit les vannes de l’antisémitisme et remit en selle un cléricalisme beaucoup plus affirmé.

 

Souccoth 1914 à Lisbonne. Photo de Joao Schwarz

Pourquoi cela a-t-il pris huit ans pour le publier ? Et comment a-t-il été accueilli ?

Depuis le début de ses recherches et jusqu’à la publication du livre, il s’écoule en effet une période de huit ans, mais le processus de recensement des populations et prières marranes dura pratiquement jusqu’en 1924. En même temps, il travailla sur le livre traitant des inscriptions hébraïques au Portugal, publié en 1923. Cela dit, la publication du texte en portugais fut accompagnée par la publication d’articles dans la presse juive. En consultant les débats de l’époque, on peut estimer que les articles et le livre ont eu un retentissement considérable dans le milieu juif de par le monde. C’est pour cela que Lucien Wolf et Paul Goodman, parmi d’autres, furent dépêchés au Portugal afin d’enquêter sur ce phénomène. Dans le pays, ce fut le début de la renaissance du fait juif avec énormément de populations de la région de Tras-os-Montes s’y reconnaissant. Des réunions se multiplièrent auxquelles Samuel fut convié. C’est de là aussi que part l’Oeuvre du Rachat sous la houlette du Capitaine Barros Basto.

 

Samuel Schwarz et ses collègues au Nord du Portugal. Photo de Joao Schwarz

Quel est l’impact de l’engagement de Samuel Schwarz sur les recherches concernant les Marranes et la (re)découverte nationale du patrimoine culturel juif ?

Je crois pouvoir dire que l’impact sur les recherches fut déterminant. Cela dit, il a fallu attendre le milieu des années 80 pour voir de nombreux travaux mettre en exergue la renaissance du fait juif dans la région. Des historiens tels que Anita Novinski, David Canelo, Maria Antonieta Garcia etc… En matière de redécouverte du patrimoine culturel juif, c’est une autre question. En effet, depuis seulement une quinzaine d’années un effort est entrepris visant le patrimoine, sa préservation et sa valorisation. Notamment depuis la création du Rede de Judiarias de Portugal. Il faut aussi mentionner que l’octroi de la nationalité portugaise aux descendants de juifs séfarades du pays a beaucoup fait, surtout dans les dernières années, pour attirer au Portugal des visiteurs intéressés par leurs racines. On parle déjà de quelques 30 000 nouveaux Portugais qui viennent s’installer, particulièrement dans les régions du Nord du pays.

Tomar. Photo de Joao Schwarz.

Samuel Schwarz donna un terrain à Tomar pour qu’elle y construise un musée juif. Ce qui sera officialisé en 1939. Événement rare sur le continent en cette année. Que contenait ce musée ?

En réalité, Samuel acheta un édifice en 1923. Il s’agissait alors d’une espèce de dépôt d’épicerie. Cet édifice était déjà reconnu comme monument national, sans que rien ne fut accompli pour le préserver. Samuel y réalisa des travaux de nettoyage afin de révéler au pays ce qui représente aujourd’hui la plus vieille synagogue portugaise encore debout. La publication la plus ancienne (1925) concernant ce temple est de Garcês Teixeira, un archéologue qui livra les premiers éléments sur ce qui fut la communauté juive de Tomar vers la fin du XV siècle. Il faut noter au passage que le bâtiment annexe de la synagogue, qui loge le mikvé, ne fut découvert que dans la années 1980. Après des travaux assez considérables de réfection, qui ont pris beaucoup de temps vu les moyens dont disposait Samuel Schwarz, ce dernier a décidé d’en faire donation à l’Etat portugais. Cela, à condition que l’on y crée le « Museu Luso-Hebraico Abraão Zacuto ». L’espace de la synagogue contenait à l’époque quelques stèles et pierres tombales évoquant le passé juif du Portugal.  En contrepartie de ce don, le gouvernement portugais accédait à la demande de Samuel et lui octroyait la nationalité portugaise.

Tomar. Photo de Joao Schwarz

L’introduction du livre par Livia Parnes décrit l’oubli de la vocation du musée pendant de nombreuses années. Qu’en est-il aujourd’hui de la mise en valeur de ce patrimoine par Tomar ?

En effet, pendant de très longues années le bâtiment fut oublié, pour des raisons de maîtrise administrative et les portes de la synagogue ne furent ouvertes que grâce à la bonne volonté du couple Luis et Teresa Vasco. Lequel, été comme hiver, assurait l’ouverture permanente de ces portes. C’est ainsi que le nombre de visiteurs a pu se maintenir et atteindre presque 100 000 par an en 2015. Les autorités municipales, faute de moyens, ont ignoré l’existence de la synagogue pendant presque 80 ans. Avec la création du Rede de Judiarias, la donne changea et la municipalité a pu refaire « à neuf » la synagogue et l’espace attenant où se trouve le mikvé. Cependant, je crois que pour préserver et faire vivre ce patrimoine, un effort soutenu est nécessaire et non pas par à-coups, comme ce fut le cas jusqu’à aujourd’hui. Cela suppose que le musée soit doté d’une personne ressource.

Samuel Schwarz, La Découverte des marranes. Editions Chandeigne, Paris 2015.