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Genève

La synagogue historique de Genève. Photo de Jean Plançon

Il semble que la présence juive genevoise date du 13e siècle, principalement autour de la  Place du Grand-Mézel dans la vieille ville. Les juifs furent expulsés de la ville en 1490 et interdits d’y séjourner jusqu’au 19e siècle.

Le Grand-Mézel fut d’ailleurs le plus ancien quartier juif fermé d’Europe, créé en 1428 (88 ans avant le ghetto de Venise).

La vieille ville se trouvant sur une petite colline, avec d’un côté les rues commerçantes et de l’autre l’université et les bâtiments culturels. En descendant du Grand-Mézel, à 200m vous trouverez la synagogue historique de Genève.

Refondée en 1852 par des juifs alsaciens, la communauté de Genève a reçu de la ville un terrain pour y édifier une synagogue, en signe de tolérance envers les minorités non protestantes. Située sur la place de la Synagogue, mélangeant style oriental et caractéristiques polonaises,  la synagogue Beth Yaakov, conçue en 1857 par Jean-Henri Bachofen, a retrouvé ses couleurs d’origine en 1997 : façade rayée de rose et de gris, coupoles couronnant quatre tourelles à créneaux, coupole centrale surmontée des Tables de la Loi. L’intérieur a une dominante bleu clair (arches et coupole), tandis que les vitraux et les boiseries ajoutent à la vivacité des couleurs.

L’Université genevoise a été créée en 1874, relativement tard par rapport aux autres établissements helvétiques. Le besoin urgent de remplir les amphis bénéficia de manière inattendue des bouleversements politiques d’Europe de l’Est. La période très réactionnaire de l’Empire russe force de nombreux étudiants à quitter le pays et trouver des places dans des universités occidentales. Motivant surtout pour les femmes qui trouvent, événement rare à l’époque, un accès libre aux universités genevoises. Ainsi, les juifs de l’Est, souvent de conditions très modestes, constitueront jusqu’à plus de la moitié des étudiants genevois. Parmi eux, Lina Stern, spécialiste mondiale du cerveau et la première femme professeure à l’Université de Genève. Mais aussi Chaïm Weizmann, futur premier président d’Israël, qui y enseigna la chimie et y fonda une maison d’édition. Il y élabora avec d’autres étudiants l’idée de ce que deviendra l’Université Hébraïques de Jérusalem. Ainsi, que de nombreuses figures sionistes, communistes et bundistes.

Synagogue libérale du GIL

Dans l’esprit de réconciliation des études et du travail manuel, Aron Syngalowski établit en 1943 à Genève le siège provisoire de l’ORT (Organisation – Reconstruction – Travail), fondée en 1880 en Russie afin de venir en aide aux juifs nécessiteux. Ce siège mondial restera en Suisse jusqu’en 1980.

La synagogue Hekhal Haness, de rite séfarade, a été érigée en 1970. La nécessité de cette construction en marbre reflète le changement ethnique de la communauté genevoise, où les juifs méditerranéens sont devenus majoritaires.

La Communauté juive libérale de Genève – GIL , créée par le Rabbin François Garaï en 1970 rassemble aujourd’hui un tiers des juifs genevois. La première synagogue francophone à avoir fait monter des filles à la Torah lors de leur bat-mitsva.

Ville connue pour ses missions diplomatiques, Genève inspira de nombreux auteurs parmi lesquels deux qui furent aussi impliqués dans des missions diplomatiques, Romain Gary et Albert Cohen. Qui ne se souvient pas des déambulations des Solal dans les rues de Genève et leur moment inoubliable à l’ONU dans le roman Mangeclous ?

Pierre Richard, Bernard Blier et d'autres acteurs du film Mangeclous de Moshé Mizrahi inspiré par le livre d'Albert Cohen

Albert Cohen arrive à Genève afin d’y poursuivre ses études. Naturalisé suisse, il sera inscrit au barreau genevois. Suite à son élaboration du passeport pour personnes déplacées, il reviendra dans la ville en 1947 afin de diriger la Division de protection de l’OIR. Genève sera la ville où l’œuvre de Cohen confronte les générations et malaises entre elles. Tout d’abord entre lui et sa mère, ayant comme son personnage Solal, honte de ses origines et des personnages qui la représentent trop « bruyamment ». Il pleurera pour ces moments de honte dans Le Livre de ma mère et se moquera de sa propre attitude dans Mangeclous, le personnage principal de ce roman et qui porte le même nom causant un grand capharnaüm dans la ville et les plus hautes instances onusiennes, en s’érigeant en émissaire de la création de l’Etat d’Israël.

Le centre communautaire abrite la bibliothèque centrale juive, riche de plusieurs fonds de haute qualité scientifique et artistique, ainsi que Le Jardin et un restaurant casher. C’est également un lieu très actif dans l’organisation d’événements culturels.

La population juive était composée de 1100 personnes en 1900. En 2021, les estimations tendent à dire qu’il y en aurait 6000.

Interview d’Anita Halasz, Responsable des activités culturelles de la Communauté israélite de Genève.

Jguideeurope : Quel lieu genevois lié au patrimoine juif vous a particulièrement marqué ?

Anita Halasz : Plusieurs, bien sûr. Le lieu dans la Vieille Ville où se situe le premier quartier juif rigoureusement fermé d’Europe est particulièrement intéressant, car, contrairement à ce qui est souvent avancé dans l’historiographie européenne, le fameux Ghetto de Venise, créé en 1516, n’a pas été le premier du genre en Europe. La primauté revint en effet à la cité de Genève qui, 88 ans avant la Sérénissime, et appliquant de manière stricte les dispositions coercitives issues du Concile du Latran de 1215, l’a créé en 1428, sous la désignation de « Cancel ». Citons également le cimetière israélite de Veyrier, seul cimetière au monde qui est traversé par une frontière politique…

Je tiens à relever un aspect particulièrement problématique à Genève : les autorités s’engagent en général très peu pour mettre en valeur le patrimoine genevois, notamment le patrimoine juif. Ainsi n’existe-t-il pas de plaques commémoratives pouvant aiguiller le visiteur qui se voit ainsi souvent contraint de devoir se lancer dans des recherches ou d’engager un guide pour lier un lieu donné à l’histoire juive ou plus largement à l’histoire genevoise. L’historien Jean Plançon et moi-même avons fondé l’association du patrimoine juif genevois afin de rendre ce riche patrimoine davantage accessible au grand public, notamment à travers un site internet contenant une foule d’informations et des newsletters régulières.