Portugal

Le Portugal devient un royaume autonome avec Henri de Bourgogne, prince d’origine française. Son fils, Alphonse Ier, est le premier roi du Portugal (1114-1185). La communauté juive du nouveau royaume va alors connaître une histoire différente de celle de ses coreligionnaires de la péninsule Ibérique. En effet, le monarque, conscient de l’importance des communautés juives qu’il a libérées du joug musulman, leur accorde sa protection et confie à Yahia ben Yahia, qu’il nomme grand rabbin, le soin de collecter les impôts.

Bible hébraïque, Livre des Chroniques, Lisbonne (fin XVe siècle, Bibliothèque nationale de France, Paris)
Bible hébraïque, Livre des Chroniques, Lisbonne (fin XVe siècle, Bibliothèque nationale de France, Paris)

Jusqu’à la fin du XIVe siècle, les juifs sont relativement protégés. La rivalité, qui oppose les deux royaumes de la péninsule Ibérique à cette période, contribue à la prise de pouvoir d’une nouvelle dynastie, les Avis, ouvrant une ère de grande prospérité pour les juifs portugais, qui bénéficient de l’arrivée des juifs espagnols à partir de 1391. Un âge d’or commence pour la communauté, parallèle à l’extension du Portugal vers l’Afrique et les Indes, en attendant les grandes découvertes. Vers 1279, le pays comptait trente et une judarias. Deux siècles plus tard, il y en a 135. Toutefois, cette période n’est pas sans connaître de tensions entre juifs et chrétiens, car la bourgeoisie marchande naissante craint beaucoup l’influence des juifs et de leurs capitaux. Sous le règne de Jean Ier (1385-1443) sont promulguées des lois qui imposent un signe distinctif sur les vêtements et le couvre-feu de nuit dans les judarias. De loin en loin, de violentes crises explosent, comme l’attaque de la judaria de Lisbonne en 1445, qui fait beaucoup de victimes. De nombreuses conversions s’ensuivent. En 1492, avec l’édit d’expulsion des Rois Catholiques, le Portugal connaît un afflux assez important de population. Le roi Jean II autorise les juifs à pénétrer au Portugal contre le paiement de huit cruzados par tête et un séjour limité à huit mois. À une population juive estimée à 30000 personnes viennent ainsi s’ajouter 30000 à 60000 juifs espagnols, ce qui porte leur proportion de 6 à 10 % de la population totale.

Jusqu’en 1496, le pouvoir conserve une attitude ambiguë vis-à-vis de cette minorité, tiraillé entre la nécessité de ménager son puissant voisin et le souci de conserver, sur son territoire, une communauté toujours utile. Après des mesures très dures, comme la séparation des enfants des parents pour les élever dans la foi chrétienne et des pressions pour la conversion des adultes, le décret de décembre 1496 promulgue l’expulsion. Le roi, devant la difficulté de trouver des navires en nombre pour assurer le départ des juifs, prend le parti de les convertir tous au catholicisme, en une cérémonie unique. En outre, en 1499, il ferme les frontières pour leur en interdire le franchissement. Il crée ainsi une société de christaos novos, qui auront un destin assez différent des conversos espagnols. Face au problème posé par cette minorité, et malgré l’union apparente des deux royaumes, les deux pays choisissent des approches très différentes. Ces « nouveaux chrétiens» constituent un groupe homogène qui occupe des places importantes dans la société portugaise, tout en conservant ses traditions culturelles. Ce groupe en arrive à former une nation à part, d’où leur nom d’« hommes de la nation », qui deviendra « la Nation portugaise » lorsqu’ils s’installeront entre Bayonne et Bordeaux.

L’instauration de l’Inquisition, en 1547, autorise la poursuite, avec plus ou moins d’ardeur, des christaos novos qui pratiquent le judaïsme et, plus tard, des crypto-juifs.

L’union des deux royaumes, de 1580 à 1640, sous le règne de Philippe II d’Espagne, favorise les contacts entre conversos et christaos novos, liés par des réseaux familiaux ou commerciaux qui vont bien au-delà de la péninsule, pour atteindre Bayonne, Bordeaux, Londres, Amsterdam et l’Empire ottoman, où la diaspora judéo-portugaise est présente.

Au cours des grandes découvertes, le royaume s’ouvre à de nouveaux horizons. Les juifs portugais accompagnent ce mouvement. Ils s’installent aux Amériques. Ils participent aussi à cette période faste sur le plan intellectuel: le rabbin Guedella Negro est nommé physicien et astrologue du roi Don Duarte entre 1433 et 1451 ; Jafuda Cresques dit Jacques de Majorque, fils du cartographe et inventeur d’instruments de navigation Abraham Cresques, est invité par l’infant Henri le Navigateur à former les futurs pilotes; Abraham Zacuto, originaire de Castille, publie au Portugal, en 1496, un almanach perpétuel qui facilitera de nombreux voyages, dont celui de Vasco de Gama aux Indes (1497)… Par ailleurs, les imprimeries sont très florissantes; elles sont tenues par Eliezar Toledano à Lisbonne, et par Samuel Ortas à Leiria.

Il faut cependant attendre le XIXe siècle pour que le judaïsme puisse à nouveau s’exprimer et se vivre librement sur la terre portugaise. Dans les années 1820-1830, des familles juives du Maroc viennent s’installer en Algarve et aux Açores. En 1860, une synagogue est élevée à Faro. En 1904, la synagogue Shaare Tikvah (« des Portes de l’Espoir ») est inaugurée à Lisbonne. Elle est toujours ouverte au culte. En 1920, le capitaine Barros Bastos fonde la communauté de Porto et lance une grande opération de retour des crypto-juifs au judaïsme de leurs ancêtres. À lui seul ou presque, il accomplit une œuvre immense : synagogue, circoncisions, revue, conférences, cours, collège, etc. Il fait construire une superbe synagogue, inaugurée en 1936, qui existe encore et demeure consacrée au culte. En butte aux courants fascistes portugais de l’époque, il est poursuivi par un tribunal militaire sous de fausses accusations et dégradé. Il ne sera réhabilité qu’en 1997.

À la même époque, l’ingénieur Samuel Schwartz découvre avec étonnement l’existence d’une communauté crypto-juive à Belmonte (dans la province de Guarda), que le judaïsme et l’histoire ont presque oubliée.

En 1940, le consul Mendes Sousa, en poste à Bordeaux, prend conscience du péril nazi et s’active pendant les quelques semaines de la débâcle pour fournir des visas, sauvant plusieurs milliers de réfugiés de la mort. Il meurt dans la misère, destitué et désavoué par les autorités officielles. Pendant la Seconde Guerre mondiale, malgré la sympathie du président Salazar pour l’Allemagne nazie, le Portugal protège les juifs portugais et apporte une aide à ceux qui parviennent à atteindre ce pays, officiellement neutre. En 1948, l’American Jewish Joint Comittee ouvre, avec l’accord du gouvernement, un centre d’accueil et de transit pour les juifs en partance pour les États-Unis.

En 1977, avec l’instauration de la démocratie, des relations diplomatiques sont établies avec Israël. En 1993, est posée la première pierre de la synagogue de Belmonte, qui sera inaugurée en 1996 à l’occasion de la commémoration de l’expulsion de décembre 1496. Aujourd’hui, quelques milliers de juifs vivent au Portugal, regroupés dans trois communautés principales : Lisbonne, Porto et Belmonte, et, sporadiquement, dans quelques autres villes.

Juif, synonyme de Portugais

La diaspora judéo-portugaise a une histoire brillante. Deux symboles lPortrait de Dona Gracia Nassi’illustrent. La communauté d’Amsterdam construit une grandiose synagogue en 1666, et les œuvres de ses membres immortalisent son éclat: Menasseh ben Israel, élevé dans la foi chrétienne sous le nom de Manuel Dias, rédige, en 1650, Esperanca de Israel ; Isaac Aboab de Fonseca se rend au Brésil pour établir une communauté à Recife entre 1645 et 1654 ; enfin, le philosophe Baruch Spinoza échafaude un système philosophique des plus avancés. L’histoire remarquable de la « Senhora», Dona Gracia Nassi, veuve d’un banquier, est tout aussi emblématique: elle s’installe à Anvers, puis en Italie et, enfin, à Constantinople où elle développe ses affaires et devint la protectrice de nombreuses institutions charitables, fondant même une communauté de juifs portugais et espagnols à Tibériade, en Palestine, retrouvant ainsi l’espérance du retour à Sion. À cette époque, les juifs portugais sont présents dans toute l’Europe. Juif est alors souvent synonyme de portugais…