Hongrie / Marches des Carpates

Tokaj

Cimetière juif, Tokaj
Cimetière juif, Tokaj © Wikimedia Commons (Rlevente)

Au XVIIe siècle, les juifs de Galicie et de Silésie (les actuelles Pologne et Ukraine) furent attirées dans cette région par le négoce du tokaj, un vin liquoreux à la robe ambrée très apprécié à la cour de Louis XIV et de Pierre de Russie. Peu à peu, les juifs s’implantèrent, produisant du vin pour les juifs et les non-juifs, et une foule de petits métiers leur emboîtèrent le pas. Dans cette région très orthodoxe, le hassidisme se développa et les juifs résistèrent, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, à l’assimilation.

Les mémoires de Ber, marchand juif à Bolechow (aujourd’hui en Ukraine)

« Le Comte Poniatowski décida d’envoyer mon père acheter du vin. Il lui donna 2000 ducats, soit 36000 gulden et demanda au précepteur de ses enfants de l’accompagner. Le tuteur, un nommé Kostiuchko,  devait tenir le registre de la vente et des comptes du voyage. Mon père suivit les instructions et acheta 200 tonnelets de vin de Tokaj, du maslas. À son retour, le comte fut ravi et donna à mon père 100 ducats de plus. Et il nomma Kostiuchko gouverneur de notre ville de Bolechow. »

Ruth Ellen Gruber, Upon the doorposts of thy house, New York, John Wiley, 1994.

La grande synagogue de la rue Achim, construite en 1890, accueillait 1800 fidèles. Endommagée par un incendie en 1999, elle ne se visite pas, mais on retrouve aux alentours le vieux quartier juif : la yeshiva et le mikveh en forme de L, le beth midrash (la salle d’étude, dans le petit bâtiment blanc) et la boulangerie (aux murs oranges, côté rue). Les pauvres habitaient au bord du fleuve, les bourgeois dans le centre-ville.

Polisi !

Au XIXe siècle, les juifs purent acquérir des vignobles et s’enrichirent dans l’industrie. Parallèlement, des couches pauvres continuèrent à immigrer en Hongrie. En 1927, Albert Londres campa l’effroyable misère de ces hassidim venus du Nord, traités avec mépris de polisi (polonais) par les juifs aisés de Budapest : « Les bébés étaient vêtus d’une chemise et pieds nus sur la glace (…). Les mères entrouvraient leurs châles pour exhiber leurs mamelles sans lait et leurs côtes sans chair. Le juif de celle-ci avait tenté deux fois de descendre dans les villes pour gagner du pain, deux fois il était tombé sur la route, épuisé. Depuis dix ans, la misère, ici, a décuplé. Avant les derniers traités de paix, ces juifs allaient chaque été travailler trois mois dans la fameuse plaine hongroise. La frontière a séparé la plaine de la montagne. Les Hongrois refusent le passeport à leurs anciens sujets devenus sujets tchécoslovaques. Trois mois de gains suffisaient à ces juifs pour vivre le reste de l’année. Toute l’année, maintenant, est suspendue aux maigres fruits des arbres des Carpates ! »

Albert Londres, Le juif errant est arrivé, Paris, Le Serpent à plumes, 2000.

Situé sur une île boisée au milieu de la rivière Bodrog, le vieux cimetière, très émouvant, mérite une visite. Une centaine de tombes moussues ne sont troublées que par les canards. La communauté acquit le terrain lorsque les juifs furent interdit de cité sous l’impératrice Marie-Thérèse (XVIIIe siècle).