France

Provence

Dans les sources hébraïques, le terme Provintçia désignait plus ou moins la Provence et le Languedoc. Dans l’histoire des juifs de France, cette région est marquée, au Moyen Âge, par des personnalités et des œuvres exceptionnelles et par une présence juive ininterrompue sur deux millénaires dans le Comtat venaissin.

Une lampe datée du premier siècle, trouvée près de l’oppidum d’Orgon et conservée à la synagogue de Cavaillon, à Narbonne une épitaphe hébraïque (« Paix sur Israël») accompagnée d’une menorah, datant probablement du VIIe siècle, sont les témoins les plus anciens de la présence juive en France. Aux VIe et VIIe siècles, Marseille abrite une forte communauté juive. Les incursions sarrasines du siècle suivant mettent en lumière le « patriotisme» juif : lors du siège de Narbonne, les israélites prennent une part active dans la défense de la ville. L’empereur récompensera cette action par l’octroi de l’un des trois quartiers de la ville ; de là date la légende du « roi juif de Narbonne ».

Des études historiques détaillées sur des villes provençales nous montrent une communauté juive intégrée à son environnement urbain et rural. Ils sont, entre autres, artisans (plâtriers) à Avignon, vignerons à Taras- con, négociants à Marseille ou à Toulouse, commerçants, prêteurs sur gage et médecins un peu partout. Mais c’est dans le domaine culturel que les communautés juives de Provence ont fait preuve d’une vitalité et d’une ouverture d’esprit étonnantes. Au XIIe siècle, le voyageur Benjamin de Tudela raconte : « À Lunel vit une grande communauté juive étudiant la Torah jour et nuit. Tous ceux qui veulent étudier sont pris en charge. Posquières est une ville qui abrite plus de 400 juifs et une école talmudique dirigée par le grand rabbin Abraham fils de David (le Rabad). On vient chez lui des pays les plus lointains pour apprendre la Torah.» Il n’est pas possible de donner ici la liste de tous les savants qui vécurent en Provence du XIIe au XVe siècle. Citons seulement les plus remarquables: le Rabad de Posquières (1125-1198) que mentionne Benjamin de Tudela, Menahem fils de Salomon (1249- 1316), le Meir, talmudistes célèbres et auteurs d’importants commentaires ; les quatre générations des Tibbonides (de 1120 à 1307) qui traduisirent d’arabe en hébreu nombre d’ouvrages philosophiques, religieux et scientifiques, notamment Le Guide des égarés de Maïmonide ; enfin Levi ben Gershom (1288- 1344) – Gersonide, qui vécut principalement à Orange et composa une œuvre aussi vaste et diversifiée, souvent traduite en latin à son époque (commentaires d’Aristote et d’Averroès, de la Bible et des prophètes, du Talmud, travaux d’arithmétique et de géométrie, traité d’astronomie…).

En 1306, Philippe le Bel expulse tous les juifs du royaume de France. Ils sont rappelés en 1315 par Louis X. En 1320, la croisade des Pastoureaux s’accompagne de massacres dans tout le Sud-Ouest. L’expulsion de 1394 met fin définitivement à la présence juive en Languedoc. Les communautés de Provence, du Comté de Nice et de la principauté d’Orange, encore distincts de la France, ne sont pas concernées par ces expulsions, mais elles sont touchées à double titre par la grande peste de 1348. Les juifs sont accusés d’avoir empoisonné les puits pour propager l’épidémie. Des émeutes détruisent presque complètement les communautés de Toulon, de Haute-Provence et du Comtat venaissin. Le XVe siècle apporte son cortège d’émeutes antijuives : violences et massacres ont lieu en 1425 à Manosque, en 1430 à Aix-en-Provence et à Pertuis, en 1475 à Digne, puis en 1495 à nouveau à Manosque. Le destin de cette région bascule le 11 décembre 1481, à la mort du comte Charles III, qui lègue la Provence au roi de France Louis XI. Celui- ci s’engage à respecter les droits des juifs, mais meurt en 1483. En 1500, Louis XII signe l’édit d’expulsion des juifs de Provence qu’il renouvelle en 1510 et qui provoque le départ d’une partie de la communauté et la conversion d’une autre. Enfin, en 1505, le Prince d’Orange signe l’édit de Courthézon, qui expulse les juifs de sa principauté. Une partie de la communauté juive provençale émigre vers l’Italie, une autre vers la « Barbarie» (Afrique du Nord), l’Empire Ottoman et vers le Comtat venaissin, dernier refuge juif en France.

La fin du XVe siècle fut elle aussi fatale à la liberté des juifs comtadins. Le pape décida de les regrouper dans des carrieres (habitat des juifs dans les villes), où ils eurent l’obligation absolue de résider. S’ajoutent à cela des mesures discriminatoires datant du IVe Concile du Latran (1215): stricte séparation d’avec les chrétiens, port obligatoire d’un signe distinctif – rouelle, puis chapeau jaune –, restrictions économiques – interdiction de posséder des propriétés excepté les maisons d’habitation –, autorisation de ne vendre que des objets usagés – fripe, brocante –, interdiction de pratiquer une profession manuelle… À la suite de l’ordre donné par le cardinal Barberini en septembre 1624, les juifs du Comtat venaissin durent se regrouper dans trois villes : Carpentras, Cavaillon et L’Isle-sur-la- Sorgue. On y adjoint habituellement Avignon pour dénommer cet ensemble « les quatre carrieres du Comtat ». Il s’agit bien évidemment, pour Avignon, d’un abus de langage car la ville n’a jamais fait partie du Comtat.

La nuit, les carrieres restent closes et un portier juif, rémunéré par la communauté, en surveille la porte. Comme l’a écrit Armand Lunel, ces carrieres sont en quelque sorte « de petites républiques censitaires», administrées par des syndics qui édictent des « escamots » (du terme hébraïque Haskama signifiant convention), où la population juive vit en vase clos.

À partir du XVIIe siècle, et bien que l’édit de 1394 ne soit pas abrogé, les juifs avignonnais et comtadins, jouant sur l’ambiguïté du statut de « régnicole » que possèdent les habitants du Comtat, s’installèrent peu à peu dans le royaume de France. Cette ouverture augmente considérablement leur accès aux nouveaux marchés et améliore leur situation économique.

Au XVIIIe siècle, la communauté judéo-comtadine connaît une situation financière plus favorable. S’ils sont toujours enfermés dans leur carriere et portent toujours le chapeau jaune, le prêt à intérêt et les professions autorisées permettent à beau- coup de survivre. Ainsi, les juifs sont actifs dans toutes sortes de commerces: maquignonnage, achat et vente de coton, commerce de la soie, friperie, etc. Dans les carrieres, on reconstruit les synagogues à grands frais ; Carpentras en 1740, L’Isle-sur-la-Sorgue et Avignon au cours des années 1760-1770, Cavaillon entre 1771 et 1774.

Le statut particulier des juifs ne s’en voit pas amélioré pour autant. Les règlements s’alourdissent. Le 28 janvier 1790, l’Assemblée nationale adopte le décret stipulant que « juifs portugais, espagnols et avignonnais continueront de jouir des droits consacrés en leur faveur par des lettres patentes; et en conséquence, ils jouiront des droits de citoyens actifs, lorsqu’ils réuniront par ailleurs les conditions requises par les décrets de l’Assemblée ».